Opinion: le viol est un problème de société

Que feriez-vous si vous vous réveilliez et réalisiez que vos filles ont disparu, pour ensuite les retrouver pendues à un arbre après avoir été brutalement violées ?

Que feriez-vous si tous les gens à qui vous demandez de l’aide se moquent de vos filles, ayant pour seule réponse qu’elles n’ont eu que ce qu’elles méritaient ?

Que feriez-vous si un ministre, bien à l’abri dans son luxueux bureau, appelait un viol un « crime social » – et avait le culot de dire que c’est parfois bien, parfois mal ?

Deviendriez-vous fou ? Vous sentiriez-vous blessé ? Questionneriez-vous votre volonté de vivre ?

Cette situation est en fait la réalité du père d’une des jeunes filles, vivant à Badaun, un village à quelques kilomètres de la capitale de l’Inde. Quand sa fille et une autre fillette – les deux étant respectivement âgées de 14 et 15 ans – sont portées disparues, il décide de solliciter l’aide de la police et tombe littéralement à genoux, les suppliant de retrouver les filles. La réponse ? Les policiers se sont moqué de lui, lui ont dit de rentrer chez lui et n’ont rien fait pour retrouver son enfant. Il a fallu l’attention internationale et une indignation sans précédent pour les faire réagir et prendre les mesures nécessaires, l’apogée étant l’arrestation de cinq homes et le licenciement de deux des policiers. Ce scandale a été aggravé par le manque de considération de la part de nombreux médias, qui ont effrontément publié des images de deux jeunes filles pendues à l’arbre. On ne peut pas s’empêcher de se poser la question : qu’est-il arrivé à la dignité et l’intimité ?

La réponse au viol, qu’elle soit législative, policière ou activiste, n’a été, en grande partie, que légère. Chaque exemple d’ « action » a simplement été un outil superficiel pour répondre à une colère bouillonnante ; et une fois que le tollé se calme, nous revenons à nos vie comme si de rien n’était. Ironiquement, nous nous posons des questions quant au comportement des autorités quand un incident similaire se reproduit, ignorant le fait que nous dormons toujours tranquillement sur nos deux oreilles. Et c’est bien ce que nous perdons de vue : le manque de changement à la base-même de la société.

Commençons par le commencement. Ce fait que je relate n’est aucunement isolé, et, plus important encore, n’est pas nouveau. Viol et violences sexuelles en Inde sont un phénomène endémique, qui trouve son origine dans le courant majoritaire profondément sexiste et dans une mentalité qui perçoit les femmes comme rien de plus que du bétail. Nous devons commencer par un changement à la base – en changeant les mentalités et sans cesser de rappeler l’idée que les femmes ne sont pas des menaces, mais sont importantes pour la société. Nous devons institutionnaliser l’idée qu’elles ne peuvent être traitées de cette façon, et qu’elles ne doivent pas être perçues comme moins humaines, ayant un statut égal à celui des hommes.

Le mépris sans détour du statut des femmes les relègue à une position de citoyens de seconde catégorie. Cela crée en l’état une réaction en chaine, les femmes se trouvant forcées de souffrir en silence, sans accès aux soins médicaux, à l’éducation et à la justice, simplement parce qu’il n’y a aucune sécurité pour elles. Les filles ne peuvent pas aller à l’école parce que la route pour y accéder est jonchée de harceleurs sexuels, et par ce que l’Inde appelle le « eve-teasing » (« la séduction du soir », traduit littéralement en français). Les femmes ne peuvent pas accéder aux soins parce qu’il n’y a aucune infrastructure prévue, et les seules existantes sont inaccessibles à cause de maintes barrières de toute nature. Les filles et femmes ne peuvent protester contre aucun de ces freins à cause de la menace constante patriarcale, présente au-dessus de leur tête. 

Réfléchissez bien à cela : alors que nous jugeons les criminels pour leurs actes, demandant qu’il y ait un changement dans les mentalités en faveur des femmes (judiciairement parlant), il existe une toute autre mentalité qui reste ignorée. Ces filles ont été forcées de quitter leur maison en plein milieu de la nuit pour utiliser les seules toilettes du village. Bien que les femmes – et tout autre personne – ont le droit de sortir le matin, l’après-midi ou le soir, il est également vrai que cet isolement, ce clair et simple manque d’accessibilité à leur propres installations, les forcent à s’isoler, et la présente situation entretient l’antagonisme déjà présent à l’encontre des femmes en créant un environnement favorable pour les violeurs. Chaque crime nécessite cet environnement favorable et le viol n’échappe pas à la règle. Et si ces filles avaient accès à leur propre eau potable, leurs propres toilettes et avaient leur propre intimité ? Elles n’auraient pas à marcher dans la nuit et subir leur triste sort. Je ne cherche pas à justifier les actions des hommes, ou de diminuer leur faute, mais plutôt de suggérer que toutes les approches pour combattre le viol et les violences sexuelles doivent être compréhensives et pluralistes, en prenant en compte le besoin pressant de changement des mentalités.

Une approche nuancée pour traiter de la nature subversive du viol en Inde est la clé de la réussite, avant-même que le problème dans son ensemble soit considéré. C’est tout de même une triste réalité que personne ne se soucie des petits rouages dans la roue qui, finalement, ne cessent de bouger, au lieu d’essayer de stopper l’engrenage et d’arrêter le processus. La façon la plus facile, pour se faire, est de mettre en évidence l’élément central, en particulier s’il est la raison du déraillement du mécanisme. Nous avons le devoir de trouver cet élément central, et de ne pas continuer à mettre des bâtons dans les roues – permettant ainsi au mécanisme de marcher à nouveau.

Kirthi Jarakumar
(Trans: Marion Marigo)

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