Vie quotidienne à Taïwan : le camion-poubelle passe à 8h.

Les mélodies ont ce pouvoir de raviver nos souvenirs, telle la chanson du camion du marchant de glace de votre enfance ou n’importe quelle chanson tirée d’un Disney. De telle sorte que lorsque vous entendez une douce mélodie jouée au piano, flottant dans l’air, vous pouvez penser que quelqu’un arpente les rues, distribuant des bonbons, mais jamais vous n’auriez imaginé un camion-poubelle.

Contrairement à la plupart des pays où les bennes à ordures compacteuses géantes font leur travail indépendamment de la communauté, le « camion-poubelle joueur de musique classique » de Taïwan sillonne quotidiennement les rues permettant aux taïwanais de déposer ou de jeter directement leurs ordures dans le collecteur. Ce qui est unique dans cette culture de la récolte des ordures est que le Bureau de Protection Environnementale (BPE) de Taïwan, plutôt que d’utiliser une alarme ou un système de radiodiffusion, combine ces deux éléments de façon invraisemblable, insufflant ainsi à la répugnance des ordures un zeste de beauté.

En fonction du lieu où l’on habite, au son de “Lettre à Élise” ou de “La Prière d’une Vierge”, aussi usuellement connu comme « la musique du camion-poubelle », les taïwanais commencent à emballer et sortir leurs ordures. Cette tradition a aussi créé une sorte de mémoire ou d’expérience collective puisque la plupart des gens, ainsi que moi-même, pouvons recevoir le coup de fil d’un ami pendant que nous accomplissons cette tâche et répondre « Attends, je dois sortir les poubelles ! » Personne n’imagine l’idée de devoir courir après le camion-poubelle. Puis, patientant au coin de la rue avec un sac d’ordures dans une main et des biens recyclables dans l’autre, je saluerais quelques voisins que je ne vois que rarement. De plus en plus de gens rejoindraient les rues au grès du l’intensification de la mélodie. Parfois, cela ressemble presque à rassemblement social tant cette tradition nous procure le luxe de revoir ses voisins.

Cette culture est née en 1997 à Taipei avec le « Trash off the Ground Movement », répondant à l’ancien système de collecte d’ordures consistant à empiler les poubelles le long du trottoir, ce qui, avec le climat humide de Taïwan, entraîne plus de nuisances et d’odeurs que nécessaire.

Au début, beaucoup de plaintes ont été déposées concernant la difficulté de respecter les horaires de passage du camion. Mais ces réclamations ont vite été satisfaites grâce aux mesures et à la détermination gouvernementale. Ces mesures proposaient aux taiwanais plus de choix concernant le lieu et l’heure de dépôt de leurs ordures. Certains camions passent deux fois par jour, d’autres stationnent à un point donné, à un moment donné, et on peut jeter ses ordures sur le chemin du travail ou en promenant le chien. Le camion-poubelle récolte également le gaspillage de nourriture dans une poubelle à part, et certains jours, il est suivi par un camion de recyclage blanc. Mais c’était peut-être aussi la musique qui a subtilement changé les habitudes vers un traitement des déchets, en reliant inconsciemment la beauté avec la volonté d’un environnemental et d’une communauté plus propre. Aujourd’hui, tout le monde connaît par cœur où et quand le camion-poubelle apparaîtra, et cela est devenu un point important du quotidien de chacun, presque aussi important que de se rappeler d’amener les enfants au foot.

En Juillet 2000, la ville de Taipei a aussi lancé le « Tax with the Bag » programme. Désormais, le broyeur à déchets doit utiliser un sac poubelle spécial, déterminant le montant des taxes que vous devrez payer. Ce programme encourage le recyclage, et lorsque la ville de New Taipei s’est mise à l’appliquer, on a pu observer une réduction de la quantité de gaspillage de 46%, de 2497 tonnes à 1341 tonnes par jour. Depuis lors, les villes et les pays se sont mis à suivre ces deux mouvements, changeant le paysage taïwanais de traitement des déchets.

Alors que personne n’est certain de la raison pour laquelle ces deux morceaux de musique sont devenus l’hymne de la collecte d’ordures, une rumeur prétend que l’idée d’utiliser « Lettre à Élise » est venue à un ancien ministre de la Santé lorsqu’il a entendu sa fille le jouer au piano. Je me demande parfois ce que Beethoven et Badarzewska penseraient de tout ça, mais aujourd’hui ils font sans aucun doute tous deux partie de la vie quotidienne des taïwanais, ayant changé leur regard sur le traitement des déchets et constitué une culture que l’on ne trouve nulle part ailleurs.

Merci Beethoven, et « stay tuned ».

Joyce Lee
(Trans: Sofiane Hadine)

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