Opinion: le nouveau discours du travail, épanouissement personnel et servitude

L’arrivée sur le monde du travail français d’entreprises américaines s’est accompagnée d’une importation de leurs méthodes de managements et d’organisation. Celle-ci ne s’est pas opérée sans une adaptation de ces méthodes, à l’origine peu compatibles avec notre pays, certes progressif par certains aspects, mais qui accorde encore beaucoup d’importance à la position sociale et aux hiérarchies pyramidales. Je ne traiterai pas de ces problèmes d’adaptabilité ici, mais je me concentrerai sur un aspect qui a accompagné cette arrivée : celui du discours qui va de paire avec l’adoption de ces nouvelles techniques. Un discours moderne, porteur et bien ficelé.

Développement personnel, expérience transformationnelle, challenges. Ces termes plus hyperboliques les uns que les autres prolifèrent dans le monde du travail. Un monde du travail qui semble avoir banni le terme même qui le décrit. En effet, vous n’avez plus un travail, mais une mission. Vos collègues sont des collaborateurs, vous êtes des partenaires de l’entreprise et participez activement à sa réussite et donc à la vôtre. Un lien particulier et personnel est créé entre vous et la multinationale tentaculaire qui vous emploie. On s’assure de votre fidélité et allégeance en vous appâtant par une apparente considération. On vous promet finalement l’épanouissement personnel tant recherché dans nos sociétés dites post-modernes et que nous, français, sommes parmi les premiers à rechercher via notre emploi.

Seulement voilà, on prétend seulement vous inclure afin de mieux vous contrôler et que vous produisiez ce que l’on veut de vous. On vous promet de participer à une aventure, mais vous devez vous contenter d’être l’exécuteur du néolibéralisme ; efficacité, profitabilité, croissance, émanant de votre dur labeur. Vous n’approcherez jamais du vrai cœur et centres de décisions majeures de ces entreprises et n’obtiendrez jamais une juste rétribution à votre contribution.

L’on peut légitimement se demander comment un tel système reposant principalement sur la surexploitation des ressources humaines puisse être attirant et viable sur le long terme, aussi bien pour les employeurs que leurs salariés.

Deux facteurs vont dans le sens de la pérennisation d’un tel trend.
Premièrement, dans un contexte économique tendu, les entreprises doivent faire face à un environnement de plus en plus concurrentiel. Qui plus est, beaucoup sont soumises à des standards de profitabilités ubuesques imposées par une finance déconnectée de la réalité.

Deuxièmement, l’état du marché de l’emploi en France. D’une part la persistance d’un fort taux de chômage structurel, encore plus élevé chez les jeunes et les diplômés, et d’autre part la nécessité d’obtenir un CDI afin de devenir quelqu’un de fréquentable. Cette conjonction crée un vivier relativement inépuisable de demandeurs d’emplois prêts à beaucoup de sacrifices, attirés par le CDI offert et le discours porteurs. Ainsi, le fort turnover que ces entreprises connaissent ne les pénalise pas tant. Les effets sont beaucoup plus néfastes sur la qualité du travail en chute ainsi que du bien-être dans l’emploi.

Est-ce là l’avenir ? Les entreprises n’ont d’autre choix que d’opter pour la solution qui fait toujours loi sur terre, s’adapter ou mourir. Or le contexte et les ressources sont actuellement en faveur d’entretenir cette nouvelle page de l’histoire du capitalisme et de son contrôle sur les individus. Après le travail rend libre, on veut nous faire croire qu’il rendrait heureux.

 Omar Tarabay

Credit photo: projectmanage.

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