Feminicide au Mexique : les meurtres de genre qui restent impunis

 

En 1993, la ville mexicaine de Cuidad Juárez a assisté à la disparition et au meurtre de femmes et de jeunes filles. Les recherches à l’époque ont conduit à une découverte stupéfiante : des centaines de femmes dans un coin de l’État mexicain de Chihuahua ont été exterminées par des hommes.

Vol, agression et guerre de gang expliquent de nombreuses morts, mais un nombre important  est aussi le résultat direct de féminicides – c’est-à-dire, le meurtre de femmes parce qu’elles sont des femmes. Mais malgré plus d’une décennie d’enquêtes et de corps, l’attention internationale et une dure condamnation (comme celle de la Cours Interaméricaine des Droits de l’Homme), la situation des femmes au Mexique n’a fait qu’empirer.

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Le féminicide est habituellement, bien que pas toujours, perpétré par des hommes. Lorsqu’on le compare à l’homicide masculin, le féminicide est généralement commis sur l’actuelle ou l’ancienne partenaire, et implique une violence domestique régulière, une violence sexuelle, des menaces physiques et des intimidations. C’est une conséquence directe des situations où une femme a moins de pouvoir et de ressources que son partenaire, et, selon Marcela Legarde, ancienne représentante du gouvernement mexicain et Président de la Commission Spéciale sur le Féminicide, représente « un crime de l’État qui tolère les meurtres de femmes et, ni n’enquête vigoureusement sur ces crimes, ni ne tient les meurtriers pour responsables ».

 

La propagation d’une telle violence au Mexique lors de la dernière décennie a été aggravée par les crises économiques et l’inégalité. Des mesures globales pour éradiquer ces actes et comportements n’ont pas été correctement implémentées, et collecter des données sur le féminicide dans le pays peut être assez difficile étant donné que la police et les institutions médicales n’ont soit pas l’information ou les mécanismes nécessaires, soit, pire, se présentent  avec des données manipulées et/ou de la désinformation propagandiste. Les groupes de défense des droits de l’Homme et les organisations internationales se distinguent également au niveau de leurs statistiques officielles sur le féminicide. Cela a amené quelques académistes a affirmer qu’un des plus grands défis de la lutte de genre au Mexique c’est d’acquérir des statistiques précises et non-trafiquées sur les cas suspectés de féminicide.

 

De nombreux acteurs sont impliqués dans le processus de rassemblement d’informations, des médias locaux et ONG internationales aux bureaux d’investigations et groupes de défense des droits de l’Homme – et tous sont d’accord sur le fait qu’en termes généraux, le féminicide a sévèrement augmenté dans les 32 États mexicains. En effet, en deux décennies de lutte pour l’égalité des genres, la création de campagnes de sensibilisation du grand public, de commissions, d’agences pour les droits des femmes, et d’une législation nationale criminalisant le féminicide ont échoué à s’occuper du problème et ont finalement présidé la détérioration de la situation.

 

Le féminicide au Mexique a augmenté approximativement de 55% entre 1990 et 2011. Cela a particulièrement été visible dans l’État de Mexico, où le précédent gouverneur (et actuel président) Enrique Peña Nieto a vu 4 379 femmes tuées entre 2005 et 2011. Les chiffres montrent que les féminicides dans l’État de Mexico était dix fois plus nombreux que ceux de Ciudad Juárez sur la même période. Par comparaison, en 1990 une femme à Cuidad Juárez était tuée tous les 12 jours ; en 2011, une femme était assassinée toutes les 20 heures.

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Les chiffres ne sont pas vraiment meilleurs ailleurs au Mexique. Dans l’État de Sinaloa, plus de 110 femmes ont été tué sur 100 000 habitantes en 2010. Baja California – qui était largement connu pour son taux de meurtres de femmes de 0% entre 1990 et 1992 – signalait 3,9% de meurtres de femmes en 2011, alors que Durango déclarait 15 féminicides en 2010. Morelos – considéré comme le pire état dans lequel on peut être une femme en 1999 – a vu son taux augmenter de 5,1% à 6,3% en 2012. Encore plus choquant et horrifiant, l’Etat de Nuevo León, qui en 2001 avait un taux de 0,4% et en 2014 enregistrait 9,2 femmes tuées pour 100 000 habitantes, ce qui équivaut à une augmentation fulgurante de 2300% sur 13 ans.

 

L’Observatoire National Citoyen sur le Féminicide dit que, dans 17 états sur 32, le féminicide peut encore augmenter dans les prochaines cinq années. Le crime continue, en dépit des jugements des tribunaux internationaux, des rapports et des condamnations des organisations internationales, au lieu d’être considéré comme un problème d’intérêt majeur dans un pays ravagé par la peur, l’insécurité et par d’effroyables niveaux de violence. Les systèmes patriarcaux d’inégalité et d’exclusion, en tandem avec des modèles d’impunité systématique, sont une réflexion des injustices sociales et de genre. Tourner la page, et encore moins être en sécurité, est une solution inenvisageable pour ceux qui ont perdu des amies et des membres de leur famille dans ces États précédemment évoqués, aussi bien qu’à Oaxaca, Tamaulipas, et même chez moi, à Jalisco.

 

Les mécanismes internationaux de Droits de l’Homme ont publié de nombreuses recommandations, et en 2007 le gouvernement mexicain a adopté un cadre légal – la Loi Générale pour l’Accès des Femmes à une Vie sans Violence – pour protéger les droits des femmes à une vie sans violence ni discrimination. Mais le gouvernement lui-même a par la suite échoué à sa propre loi, que se soit à travers l’altération des données ou le manque d’informations, l’absence des cas de violences faites aux femmes lors de sa présentation devant le Bureau National des Données et Informations, ou que se soit lorsque le Système National de Prévention, Sanction et Éradication de la Violence faite aux Femmes rejette les situations d’urgence en ce qui concerne le meurtre de femmes.

L’exemple le plus flagrant de cette négligence est l’échec continu en ce qu’il s’agit d’admettre publiquement les niveaux inquiétant de feminicide – une omission qui enfreint les obligations constitutionnelles et les lois internationales de droits humains.

 

Le Mexique doit réviser ses efforts de codification criminelle au niveau local, ce qui représenterait une avancée majeure reconnaissant la sévérité du problème, facilitant le développement de mesures préventives et punitives, et finalement apportant la justice à des milliers de victimes. Les sanctions pour crimes commis envers les femmes représentent un défi encore plus grand pour les codes criminels locaux, que pour le système mexicain qui supporte l’impunité et détruit les droits humains fondamentaux.

 

Le feminicide a été à l’ordre du jour depuis plus de deux décennies, mais cette lutte a souffert de contretemps majeurs. Malgré l’ « administration progressiste » du gouvernement national et le discours international positif, la violence contre les femmes n’a fait qu’augmenter au Mexique à un rythme inquiétant, presque incroyable. Pire, il semble qu’éradiquer ces massacres et rectifier l’impunité criminelle ne soit pas une partie importante de l’agenda gouvernemental. Le résultat est que les femmes mexicaines sont livrées à elles-mêmes, sans protection, vulnérables et avec la peur au ventre. Pour les femmes, tout au moins, le Mexique est l’un des pires pays au monde.

De: Karol Alejandra Arámbula Carrill / Traduction: Sofiane Hadine

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