Tuerie à Charlie Hebdo, après l’effroi, la récupération

Le massacre de 12 personnes au siège de Charlie Hebdo perpétré, apparemment, par des islamistes français, est peut être l’événement le plus chargé émotionnellement qu’ait connu la France depuis la Libération. La multiplication de manifestations de soutien spontanées à travers la France et l’Europe, la vague de messages de soutien sur les réseaux sociaux et les réactions vives, parfois émues, des responsables politiques en sont la preuve. La charge émotionnelle est telle que des personnes aux opinions diamétralement opposées se sont retrouvées côte à côte dans un sentiment partagé d’indignation et d’effroi. Ainsi se sont regroupés libertaires de l’extrême gauche, républicains « classiques » et islamophobes de l’extrême droite dans un même élan de rejet et de condamnation des meurtres. Si l’émotion a le mérite de souder momentanément le peuple, il ne faut pas s’en laisser submerger et oublier que chacun de ces mouvements (libertaires, républicains, islamophobes) défendent en réalité des causes très différentes. De là en découle aussi une vigilance obligatoire contre les récupérations politiques que je vais essayer de mettre en lumière ici.

Les libertaires de gauche, défendent de leur côté un agenda centré sur la défense de la liberté individuelle absolue et la condamnation des idéologies religieuses et politiques. Le risque de récupération émanant de ce camp est surtout celui de la condamnation de la religion en tant que telle, considérée comme un terreau inépuisable pour la violence et l’aliénation au-delà des limites raisonnables de la laïcité telle que nous la connaissons aujourd’hui. Une récupération basée sur l’incapacité de l’État à protéger ses citoyens malgré des dispositifs sécuritaires contraignants et aliénants qui serviraient un autre agenda que celle de la protection des personnes est également possible. On retrouve déjà des traces de cette récupération dans les propos de certains conspirationnistes de gauche.

Les républicains, quant à eux, défendent surtout l’ordre de la République et l’unité du peuple, avec ce que cela comporte comme risque pour la démocratie d’opposition. Nicolas Sarkozy, qui, au passage, en a profité pour se mettre de nouveau dans une posture de Président (drapeaux français et européen et ton présidentiel lors de son allocution, participation au défilé de chefs d’Etat) appelle ainsi à l’union sacrée des partis républicains. C’est là déjà les prémisses du plus grand risque, à mes yeux, de récupération, car elle est étatique : celui de sécurisation. Ce concept désigne une situation où l’État profite de la psychose et de la peur des gouvernés pour imposer des choix politiques dits sécuritaires qui, en réalité, reviennent à limiter la liberté des citoyens. Le Patriot Act, adopté en pleine effervescence émotionnelle le 12 septembre 2001 en est l’exemple le plus frappant. La guerre en Afghanistan, puis celle en Irak, peuvent aussi être vues comme des conséquences de la sécurisation des esprits : on profite de la peur pour faire la guerre. L’union sacrée des partis républicains suppose également une mise en sourdine d’autres questions, économiques et sociétales au nom d’une unité d’action et d’un rapprochement des partis dits de gouvernement, autour d’un agenda commun qu’il serait alors blasphématoire et antirépublicain de critiquer. C’est l’avènement du « avec nous ou contre nous », délétère pour une démocratie moderne.

La dernière récupération, la plus éhontée mais aussi la plus anticipée, est celle des islamophobes et des conservateurs d’extrême-droite. La rhétorique est facile à suivre. Les auteurs de l’attentat sont issus d’une immigration « massive » trop peu intégrée et les pionniers d’une islamisation violente de la France. Face à ce risque, il convient alors de fermer les frontières, de mettre des bâtons dans les roues de toutes les organisations musulmanes de France et de revenir aux fondamentaux de la violence d’État : c’est sur ce dernier point que le FN a d’abord choisi de s’engager, car plus subtil et moins attendu que la condamnation de l’immigration et de l’islam, avec la proposition d’un référendum sur la peine de mort. Face aux violences perpétrées contre des mosquées, mais aussi contre des familles musulmanes (il y en a eu déjà plus d’une dizaine), le danger, sur le court terme, de cette récupération est évidente. Sur le plus long terme, en vue des élections présidentielles de 2017, le danger vient du fait que le FN dispose maintenant d’une preuve hautement émotionnelle, donc mémorable, et irréfutable de la violence que peut porter l’islamisme et l’immigration qui fera à coup sûr partie de son armada rhétorique dans les années à venir.

Face à tous ces risques de récupération, je voudrais que l’on songe aux propos du Ministre d’État norvégien, Jens Stoltenberg, après le massacre atroce d’Utøya et l’attentat à Oslo en 2011, qui dénoncent, en creux, la sécurisation des esprits et qui rappellent que la violence, même d’État, engendre la violence, de même que l’intolérance engendre l’intolérance. Une leçon à garder en tête en ces temps troubles.

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