Les violences faites aux femmes en Afghanistan

« Le meilleur des baromètres pour savoir si l’Afghanistan va se développer ou non c’est la façon dont on y traite les femmes. » Home Journal, septembre 2008.

Il semblerait qu’à chaque fois que je lis un rapport sur les violences faites aux femmes en Afghanistan, que ce soit au niveau national ou local/régional, on clame qu’elles ont augmenté. Tout récemment, Rohullah Forogh, le chef régional de la Commission Afghane Indépendante des Droits de l’Homme (CAIDH) s’est exprimé en ces termes : Je peux assurément affirmer que les violences faites aux femmes à Bamiyan [seulement] ont augmenté. »

La CAIDH a également dit récemment que les violences faites aux femmes ont augmenté de 25% au cours du premier semestre de l’année, comparé à l’année précédente. La commission a publié un rapport le 25 novembre dernier, qui correspond à la Journée Internationale pour l’Elimination des Violences à l’égard des Femmes, et a affirmé qu’au cours des six premiers mois de cette année, 4154 cas de violences faites aux femmes ont été recensés dans le pays.

Y’a-t-il une réelle augmentation d’année en année ? Difficile à affirmer – pour de nombreuses raisons, l’Afghanistan est un pays complexe et rude – souvent séparé localement entre la vie en ville et la vie de village. La vie dans les villages est particulièrement difficile à saisir en raison de l’éloignement, les cas faisant l’objet d’enquêtes étant problématiques en raison des difficultés et des obstacles à la circulation, sans oublier le fait que beaucoup des problèmes sont portés pour résolution devant les doyens du village et la Jirga. La corruption ajoute également en difficulté à l’identification et la quantification des cas. Il n’est pas rare d’entendre que des officiels ont été payés en échange de leur silence, et pour ignorer des allégations et des accusations. La déclaration même des violences pose problème, beaucoup redoutant les répercussions qu’entrainerait l’alerte des autorités. Voilà quelques exemples seulement, qui simplifient peut-être même le débat. En prenant un peu de recul, l’un des problèmes sous-jacent qui sous-tend tous ces problèmes est le facteur contribuant à l’indifférence générale concernant les droits des femmes en Afghanistan (sans oublier la pauvreté, l’illettrisme, le chômage, et l’addiction aux narcotiques).

Alors que l’Afghanistan est un pays religieux, avec un gouvernement qui se conforme formellement à la Sharia, c’est aussi un pays ancien qui suit des lois culturelles traditionnelles. Comme mentionné ci-dessus, un grand nombre de différends ou d’incidents sont généralement réglés par les aînés du village ou la loi Jirga. En réponse à ce phénomène, la responsable des droits des femmes de la CAIDH, Fatima Abedi, a déclaré que l’un de leurs principaux objectifs était d’entrer en contact avec les chefs et les membres cléricaux des tribus, dans l’effort de mettre fin à l’ignorance des droits des femmes. L’une des valeurs culturelles les plus importantes est la notion de namus, ou « honneur » – l’une des vertus les plus hautement estimées par le code Pashtunwali. Le namus d’un homme s’exprime par sa capacité à dominer et défendre sa propriété, y compris sa femme et les membres féminins de sa famille – ne pas y parvenir signifie une vie de honte pour l’homme. La femme/fille est cruciale, elle est considérée comme porteuse et gardienne de l’honneur. Le concept de badal entre alors en ligne de compte – quand un homme sent que son honneur (namus) a été bafoué, il cherche vengeance ; et dans un pays ou l’économie et la justice sont faibles, il se tourne vers la prochaine option : la propriété, l’argent, et dans beaucoup de cas, le sang. Quand le sang afghan est versé, alors commence ce qui est connu chez les afghans comme étant la dette du sang, seulement par plus de sang versé, ou des formes de compensation – généralement le don d’argent, de terrain, d’animaux, et même de filles/femmes pour régler les conflits. Se battre pour des différends d’ordre mineurs est commun, et la vengeance peut parfois devenir un cercle vicieux. Il en revient alors aux Jirgas (autrement appelés la mission de la paix / les conseils des anciens) de minimiser la violence.

Il y a des rapports quotidiens parmi le large nombre de cas dans lesquels les femmes ont été battues, torturées, brûlées vives, victimes de jets d’acide, pendues, violées, mariées de force très jeunes, vendues et forcées à se prostituer, l’objet de trafics, rendues esclave de force, et finalement, dans bien des cas, pour échapper leurs tourments, s’immolent par le feu – tout cela au nom du namus. Pendant de nombreuses années je me suis débattue avec le concept de namus. Comment l’honneur peut-il être si intrinsèque et fondamental dans la vie de quelqu’un pour qu’il soit prêt à tuer/torturer/mutiler ses proches pour le défendre ? Ne sont-ils pas humains ? N’ont-ils aucune compassion ? Pourquoi le gouvernement et les autorités judiciaires n’en font pas plus pour combattre les violences faites aux femmes, aussi bien au niveau national que régional et local ? Il y a eu des progrès en matière de droits des femmes en Afghanistan, notamment depuis 2001. Selon les statistiques de 2012 délivrés par l’OTAN, dans la chambre haute et la chambre basse du parlement afghan, il y a respectivement 21 et 69 femmes, 142 femmes sur 1472 juges – dont un gouverneur de province. Il y a maintenant plus de 1500 femmes dans les forces nationales de sécurité afghanes, et le nombre de filles inscrites en école primaire et secondaire est passé de 50 000 en 2001 à 3 230 000 en 2011.

Il reste encore beaucoup à faire – mais finalement, tant que les femmes ne seront pas considérées comme importantes et faisant partie intégrante de la société, sans oublier des êtres humains, le changement restera limité. J’ai toujours cru fermement que les changements les plus importants s’opèrent en interne – via l’éducation : à la fois des filles, des garçons, des femmes et des hommes ; via la réforme des lois et des codes pénaux ; par la facilitation d’un accès au système judiciaire ; par la sensibilisation aux fléaux auxquels les filles et les femmes sont confrontées ; et en œuvrant doucement vers un changement d’attitude pour arriver à une société plus égalitaire entre les genres. Même si cela prends du temps, chaque avancée vaut bien mieux qu’aucune avancée.

Auteur: Rohma Ullah

Traduction: Victoria Dussardier 

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