Après Charlie, Ahmed, Yoav, qui sommes « nous », qui sont « ils »?

Les évènements tragiques qui ont frappé la capitale française ont uni la nation de France ; des témoignages de solidarité ont retenti en Europe et dans le monde entier. A la suite des marches pacifiques qui ont envahi la France dans son intégralité, on m’a demandé si je pensais que les musulmans devaient participer et manifester aux côtés des autres, ou bien s’ils devaient manifester de leur côté en signe de protestation.

Plusieurs choses me sont alors venues à l’esprit. Avant de répondre à d’autres questions, je me suis demandé s’il était réellement nécessaire que certains groupes manifestent séparément. Devrais-je, en tant qu’agnostique, manifester seulement avec d’autres agnostiques ?

J’entends bien les voix qui disent que le problème est différent ; et peut-être qu’il l’est. Cependant, cela signifie-t-il que je ne devrais manifester qu’avec des membres de la même nationalité ou ethnie que moi ? Devrait-on m’étiqueter comme appartenant à un groupe, parmi tant d’autres ? Je ne le pense pas. `

Ensuite, il y a eu de multiples excuses et condamnations venant de la communauté musulmane. Même si cela est nécessaire, je ne pense pas que la communauté musulmane doive constamment s’excuser pour chaque action d’individu qu’elle ne cautionne pas et qui n’ont rien à voir avec elle. Ces individus particuliers, pour avoir commis des crimes si affreux, devraient, eux, être mis dans une catégorie à part. Je ne suis pas de ceux qui pensent qu’ils n’ont pas de religion, ou la violence pour seule religion. Les chrétiens mettent une distance claire avec des groupes comme le KKK ; bien sûr, encore une fois, beaucoup disent que ceci est une autre histoire, et quand bien même, personne ne demande aux chrétiens de s’excuser pour les actions menées par un tel groupe ou autre groupe assimilé.

Un rapport a été publié le samedi 10 janvier sur les statistiques concernant une série « d’attaques malavisées en représailles » sur des musulmans en France, décrit sur Twitter comme « une nouvelle vague d’attaques terroristes qui frappe la France ». Si je suis Charlie, Ahmed ou Yoav, alors je suis également ces autres victimes qui font l’expérience de la terreur, mais qui sont malheureusement anonymes car frappées « d’une autre sorte de terreur ». Ces évènements appellent à bien plus qu’une redéfinition du terrorisme ; nous devons repenser la question du deux poids, deux mesures autour de nous, ainsi que « ce qu’il faut pour être français », « ce qu’il faut pour être européen », et « ce qu’il faut pour être terroriste ».

Evidemment, les opinions diffèrent. Habitant actuellement en France, mais pas d’origine ou de nationalité française, je ne m’étendrai pas sur l’identité française. En revanche, je peux affirmer me considérer européenne, et je peux attester que l’Europe est constituée de nations, ethnies et groupes linguistiques variés, dotés de cultures et traditions différentes. Pourtant, dit pompeusement, vingt-huit d’entre eux sont rassemblés sous le parapluie de l’Union Européenne et partagent les mêmes valeurs communes, malgré les différences. Pourquoi n’arrivons nous pas à nous inspirer de ce modèle dans d’autres sphères ?

On entend de plus en plus parler de la peur d’une « islamisation de l’Europe », expression qui fait le jeu des discours haineux de partis politiques tels que le Front National en France, ou encore de groupes comme le PEGIDA (Patriotische Europäer gegen die Islamisierung des Abendlandes / Les Européens Patriotes Contre l’Islamisation de l’Ouest) en Allemagne.

Au regard de tout ce qui a déjà été dit plus haut, pourquoi ne pas plutôt « européaniser l’Islam » ? Cette idée assez controversée est issue des travaux de Bassam Tibi, qui insiste sur le fait que, dans chaque continent, l’islam est pratiquée différemment, et évoque le besoin de compromis et d’adaptation des deux côtés pour trouver une solution en Europe à travers un « pont entre les civilisations ». Il ajoute que les européens ont droit de revendiquer leurs identités, mais que dans le même temps, le terme « européen » doit être « dé-ethnicisé » et légèrement adapté.

Que cette idée se transforme ou pas en un besoin de s’adapter aux nouvelles définitions, des compromis sont nécessaires ; l’unité émerge souvent pendant des périodes difficiles ; mieux vaut tard que jamais. Les différents évènements de cette semaine soulignent le besoin d’une action collective, pas seulement au sein de la nation française, mais aussi chez les européens, pour s’attaquer à des individus tels que ceux qui ont assailli Charlie Hebdo.

En plus de la menace des partis, mouvements et individus d’extrême droite, nous devons pouvoir réagir, envisager et résoudre de manière raisonnable d’autres problèmes et conflits émergeant auxquels le continent et le monde sont confrontés.

Sofia Majorova 

Traduction: Victoria Dussardier

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