Pourquoi la politique de demande d’asile en Australie a besoin d’être radicalement repensée

Le 8 juillet 1951, les Nations Unies ont adopté la Convention Relative au Statut des Réfugiés, un document juridique contenant la définition et les droits des réfugiés, ainsi que les responsabilités de tous les États concernant le traitement des réfugiés et demandeurs d’asile. L’Australie fut l’un des premiers pays à signer et ratifier cet accord.

La récente adoption par le Sénat de la loi de la Coalition sur l’immigration est sujette à controverse, mais le plus révélateur de tous les changements est sans doute la suppression dans nos lois nationales de toute référence à la Convention sur les réfugiés de 1951 – les dispositions mêmes qui régissent les obligations de l’Australie au niveau international.

Les responsabilités de l’Australie envers les réfugiés et les demandeurs d’asile seront désormais totalement autodéterminées, autorégulées et autointerprétées. S’exprimant au Parlement sur les raisons de ces changements, le ministre de l’immigration d’alors, Scott Morrison, a déclaré : « [Ce] Parlement devrait décider quelles sont nos obligations vis-à-vis de ces conventions – et pas ceux qui cherchent à nous diriger autrement depuis des lieux extérieurs à notre pays ». Des mots familiers déjà proférés par un certain ancien premier ministre libéral ?

La preuve de cette nouvelle perspective est déjà clairement établie dans d’autres dispositions du projet de loi. Scott Morrison a désormais des pouvoirs sans précédents sur le sort des demandeurs d’asile. Il a maintenant la possibilité d’intercepter les gens en mer et de les emmener n’importe où dans le monde, indépendamment des accords que peut avoir l’Australie avec le pays et en dépit des obligations internationales ou des lois internes de l’Etat.

Si l’on se fie à cette définition, un pays n’ayant signé aucun traité sur les droits de l’Homme et possédant des lois autorisant les persécutions et tortures de toutes sortes, constitue une destination acceptable aux yeux de l’Australie pour y transporter les demandeurs d’asile.

Cette notion est encore plus flagrante au regard des lois de non-refoulement, sur lesquelles les lois pour les réfugiés sont fondées. Le principe de « non-refoulement » signifie qu’un pays n’a pas le droit de renvoyer une personne à ses persécuteurs. Par exemple, un pays ne peut contraindre un réfugié fuyant le gouvernement syrien à retourner en Syrie s’il a connu ou risque d’y connaître la persécution. Cependant, les nouvelles lois australiennes statuent qu’il est « sans importance que l’Australie ait des obligations de non-refoulement au regard d’un étranger en situation irrégulière » – en pratique, l’Australie est désormais habilitée à renvoyer un demandeur d’asile dans un pays où il a été, ou probable qu’il soit, torturé et persécuté.

Une personne sensée peut légitimement se questionner sur les motivations derrière ces changements, qui paraissent avoir tout sauf les intérêts des demandeurs d’asile à cœur. Pourtant, cette dernière loi n’est pas aussi surprenante que cela. Après tout, l’objectif sous-jacent ayant mené à ces changements est bien présent dans notre politique sur les demandeurs d’asile depuis plus d’une décennie – et nous avons grandi en nous habituant à le voir comme une norme.

Les relations de l’Australie avec le Cambodge représentent un modèle typique de notre politique actuelle – complètement basé sur l’opportunisme politique et on ne peut plus éloigné de la décence humaine. Le Cambodge est l’une des plus pauvres nations du monde ; 40% de la population vit dans la misère la plus totale. Il s’agit de l’un des pays les plus corrompus au monde et la plupart des gens n’ont pas accès aux soins d’hygiène de base ni à l’éducation. Au mois de janvier de cette année, le gouvernement australien a condamné le Cambodge pour son bilan lors d’une audition concernant les droits de l’homme aux Nations Unies. Néanmoins, huit mois plus tard, l’Australie signe une entente de quatre ans pour réinstaller les réfugiés là-bas, y compris les enfants, en échange de 40 m$ d’aide au développement, argent que la plupart des observateurs prédisent comme destiné à finir dans la corruption. Devant la masse de protestation et d’indignation, une cérémonie symbolique a eu lieu, à laquelle les journalistes khmers et australiens furent autorisés à assister mais où ils ne purent obtenir aucune réponse à leurs questions. Et l’accord fut conclu avec un minimum de polémique. Les dispositions exactes de cet arrangement sont encore obscures mais fidèle à la mode actuelle, la politique de demande d’asile est entourée par le secret.

Un simple coup d’œil suffit pour voir que cet accord n’a aucun sens. Les Cambodgiens n’en bénéficient bien évidemment pas, menant une vie extrêmement difficile et embourbés dans un différend de longue date avec le gouvernement sur la possession des terres, ce qui pose la question suivante : si le peuple du Cambodge n’a pas accès à la terre, comment vont-ils installer les réfugiés en provenance d’Australie ? Les demandeurs d’asile n’en bénéficieront clairement pas non plus, les experts en droits de l’Homme estiment que la majorité des 68 demandeurs d’asile vivant déjà au Cambodge désespèrent d’être réinstallés.

En effet, en 2009, le Cambodge avait même rapatrié de force 20 Ouïghours réfugiés en Chine en échange d’un arrangement de plusieurs millions. Les seuls vrais gagnants sont les deux gouvernements des pays concernés – l’Australie se lave les mains de toute obligation et le gouvernement cambodgien empoche 40 m$ net.

Les tentatives d’externaliser nos engagements concernant les réfugiés n’ont rien de nouveau. Papouasie Nouvelle Guinée, Nauru, Malaisie, Indonésie, Cambodge ; l’évidence est frappante. Il a même été révélé en juillet que l’Australie avait essayé de persuader l’Inde d’accepter une cargaison de demandeurs d’asile Tamil alors qu’ils étaient encore sur un bateau de la douane. Une preuve accablante de la situation que nous avons en Australie, où le gouvernement peut de manière flagrante se débarrasser d’un problème qui repose à la base sur la vie et la mort d’êtres humains.

Si nous regardons les pays précités, ils ont tous plusieurs similitudes : ce sont en général des pays extrêmement pauvres avec des bilans pour les droits de l’Homme discutables et des problèmes économiques et sociaux profondément enracinés. Pourquoi ? Parce qu’aucun autre pays doté d’un respect pour la loi et les droits de l’humain ne serait disposé à assumer cette responsabilité pour nous, et les seuls pays qui l’ont fait n’ont accepté qu’en échange de « l’aide au développement » et de subventions d’aide à l’étranger de la part de l’Australie, et qui dans de nombreux cas n’ont même pas été reversées là où elles auraient dû.

Très troublant également, la manière dont le problème est présenté. Le gouvernement de coalition a cherché à dépeindre les demandeurs d’asile comme une question de sécurité nationale plutôt qu’une question de droits de l’Homme. Ils ont même cherché à faire passer les demandeurs d’asile et les réfugiés pour des « immigrés illégaux », une illusion totale qui a été créée et propagée pour justifier la politique dictée par les différents gouvernements. Pensez à la rhétorique employée – « Opération frontières souveraines », « Arrêtez les bateaux ». Nous avons transformé assez facilement la politique des demandeurs d’asile en une opération de protection des frontières, impliquant de fait l’armée australienne, et cela autorise les politiciens à cacher des informations sous le prétexte de la sécurité nationale et de la sensibilité des données concernant les problèmes militaires.

Mais soyons un peu honnêtes, notre sécurité nationale n’est pas menacée par les hommes, les femmes et enfants fuyant la persécution dans des pays étrangers. N’oublions pas, les réfugiés fuient de pays divers comme l’Afghanistan, la Serbie, le Soudan, la Birmanie, la Turquie, l’Ukraine, Haïti et la Russie. Ce serait tout simplement une erreur de tenter de mettre tous les réfugiés dans le même panier. Bien sûr, nous devons prendre des précautions, cela serait évidemment une mauvaise idée d’adopter une politique de portes ouvertes sans contrôle médical, de fond ou de sécurité. Mais mettre en place un régime de détention obligatoire draconien et inhumain où les demandeurs d’asile sont privés de toutes les commodités de base et traités dans des conditions décrites par les employés comme comparables aux « camps de concentration », c’est un déshonneur pour un pays qui s’enorgueillit de son bilan pour les droits de l’Homme, possède un siège au Conseil de Sécurité et débat régulièrement pour promouvoir les droits de l’humain sur la scène internationale.

Nous avons désormais atteint le niveau où la crédibilité de l’Australie concernant les droits de l’homme a été ternie. Diverses ONG et les Nations Unies condamnent aujourd’hui le pays. Il y a eu plusieurs émeutes, des rapports sur des conditions inhumaines et plusieurs décès en détention. Plus récemment, Hamid Kehazaei, un demandeur d’asile iranien de 24 ans est mort d’une infection bactérienne qu’il avait contractée suite à une coupure non soignée, en dépit du fait qu’une demande pour une évacuation médicale d’urgence ait été soumise plus de 24 heures avant sa mort. Son compatriote Reza Berati, 23 ans, a été assassiné sur l’île de Man en février, à ce que l’on prétend par un employé de l’Armée du Salut. On ne peut plus nier aujourd’hui, en dépit des esquives que nous voulons appliquer au problème, que l’Australie est coupable de violations des droits de l’Homme et qu’elle doit répondre rapidement par des changements majeurs.

La plus grande ironie réside dans les justifications que nous fournissons pour ces honteuses et déshonorantes politiques. Maintes et maintes fois nous avons entendu politiciens et partisans se désoler de l’horreur de ces morts en mer et discourir sur le besoin d’empêcher ces drames de survenir. Mais comme l’a écrit Waleed Aly en février, est-ce que notre politique de demande d’asile ne repose pas elle-même sur l’horreur ? N’est-ce pas le but de ne pas en arriver à créer des systèmes brutaux et horribles comme ceux que nous utilisons en Australie, pour dissuader tout demandeur d’asile de ne serait-ce que tenter le voyage ? La communauté internationale a condamné les installations situées sur Nauru et l’île de Man, les qualifiant  de constitutivement inhumaines.

Nous avons eu des rapports répétés de violences, morts et blessures dans ces installations où les hommes, les femmes et les enfants sont enfermés et traités comme des criminels, privés de toute commodité de base comme les soins médicaux. Le pire ? Ce que devient la politique quand ça fonctionne. Plus c’est horrible, plus cela dissuade les demandeurs d’asile, et ainsi plus la méthode est considérée comme efficace.

L’argument comme quoi nous avons besoin de ces politiques pour prévenir l’horreur et la tragédie de la mort de ces gens en mer ne justifie pas ce qui a été fait. Bien sûr que chaque décès est terrible, tout comme lorsque ces gens prennent le risque de partir avec l’espoir de trouver une meilleure vie loin de la persécution. Mais si nous ne faisons que les forcer à rester dans leur pays, en appliquant une politique si draconienne que cela les dissuade totalement, alors ils sont tout aussi morts, l’horreur et la tragédie sont tout aussi réels que s’ils s’étaient noyés en mer. La raison pour laquelle les demandeurs d’asile prennent ce risque réel mais calculé de mettre leur vie et celle de leur famille en jeu pour faire un dangereux voyage en bateau, c’est parce qu’ils fuient un danger qu’ils estiment bien pire.

Comme Julian Burnside l’a si bien dit, il est incroyablement arrogant de notre part de rester assis dans notre confort et d’user de « morts en mer » comme d’une justification pour notre politique, parce que tout ce que nous disons au fond c’est « allez et mourrez ailleurs, où nous ne le remarquerons pas ».

Dissuader les passeurs est évidemment important, après tout, ce sont des gens qui exploitent le désespoir et la situation d’autres gens fuyant la persécution dans leur propre intérêt, mettant cruellement ces vies en danger. Mais la racine du problème n’est pas les contrebandiers. Bien sûr, un demandeur d’asile n’entamera pas ce dangereux voyage en bateau si nous réprimons les passeurs et « dérangeons le business ». Mais ces demandeurs d’asile et leurs familles seront forcés de rester dans leur pays où ils subissent des persécutions, rappelant que s’ils prennent le risque d’un dangereux voyage en mer, c’est parce qu’ils cherchent à fuir quelque chose de pire, ou ils chercheront d’autres pays qui honorent leurs obligations. Mais en tant que citoyens du monde, nous ne pouvons pas nous permettre de placer le fardeau du problème mondial des réfugiés sur le reste de la planète.

Le système des réfugiés, comme l’a établi de nombreuses fois les Nations Unies, dépend du respect de chaque pays envers ses obligations. 87 % des réfugiés sont aujourd’hui accueillis dans les pays en développement, nous n’avons tout simplement pas les moyens de nous soustraire à nos responsabilités. Si chaque pays faisait de même, nous souffririons tous des conséquences de notre esprit de clocher collectif.

Mais quelles sont les alternatives ? Il est faux de croire qu’il s’agit de la seule politique possible. Comme Burnside l’a écrit en juin, nous pouvons gérer les demandeurs d’asile de manière moins coûteuse et plus humaine. Une des options serait un traitement régional authentique. Nous pourrions traiter les demandes de protection des demandeurs d’asile en Indonésie et offrir un accueil en Australie ou ailleurs à ceux jugés comme ayant un réel statut de réfugié. L’Australie apporterait un transport sûr depuis l’Indonésie et tous les demandeurs d’asile auraient leur demande traitée sous 2-3 mois. À condition qu’un processus équitable soit suivi, nous pouvons éviter les processus de détention obligatoire inhumains que nous utilisons actuellement et éliminer la tentation de payer des passeurs. Nous avons déjà fait cela auparavant – à la fin des années 70, le gouvernement Fraser avait utilisé une politique similaire de traitement offshore pour ramener environ 80 000 réfugiés vietnamiens.

Plusieurs autres solutions ont été proposées, nettement plus économiques et plus humaines. Donc, la question n’est pas comment mais est de savoir si une volonté politique existe de chaque côté de l’échiquier pour mettre en place ces changements.

En définitive, nous devons étudier la réalité de la norme définissant nos politiques de demandes d’asile. Il s’agit d’une norme où l’opportunisme politique et l’esprit de clocher ont la priorité sur la décence humaine et l’obligation légale internationale. Une norme où nous ne prenons pas la responsabilité de nos devoirs, mais où nous nous associons plutôt avec des pays en développement vulnérables pour corrompre nos engagements vis-à-vis des réfugiés. Une norme qui a engendré un débat politique dans notre pays qui ne traite pas de comment répondre au mieux à nos engagements envers les demandeurs d’asile, mais plutôt comment être le plus efficace possible pour les dissuader de venir. Une norme où notre mesure du succès n’est pas combien de vies avons-nous sauvées de la persécution, mais combien de gens avons-nous découragé de venir dans notre pays pour y chercher asile et sécurité.

Les politiques australiennes sur la demande d’asile ont clairement besoin d’être radicalement repensées, à tous points de vue. De tels changements requièrent des dirigeants déterminés, du courage et de la volonté de la part des politiciens mais également de la société toute entière. Mais tous les changements doivent commencer par un rejet de la norme actuelle et par faire face à la réalité. Je suspecte que nous ayons toujours su – que nous avons tous la possibilité d’atteindre un meilleur niveau que cela.

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Auteur : Samuel Lee

Traduction : Jessy Poirié

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