Irlande du Nord: Gâteau, Ébénisteries et Clause de Conscience

Pour les non-familiers de la politique nord-irlandaise, notre façon de faire les choses est trop souvent éclipsée par la politique du sectarisme, de la division et des petites querelles triviales ; héritage d’un conflit interne étendu et violent, représenté par une lutte sans fin entre Unionisme et Nationalisme.

Je suis convaincu que derrière cette vieille façade, quelque chose de plus insidieux est en train de se passer. Les membres du leadership politique nord-irlandais bafouent continuellement plusieurs des Droits de l’Homme fondamentaux que nous sommes en droit d’attendre dans une démocratie libérale.

En première ligne de cette attaque se trouve la question de la sexualité. Pas seulement les droits des gays vis à vis du mariage ou de l’adoption, mais tous les problèmes concernant les LGBTQIA.

No-gays-no-irishCertains pensent que cette clause ne servira qu’à ajouter « no gays » à cette vieille liste

L’Irlande du Nord n’est pas seulement en retard par rapport au reste du Royaume-Uni – ou plutôt au reste du monde démocratique – cela va plus loin.

Et il est sûrement ironique que cette tendance à aller en arrière soit menée par les plus fidèles à notre union avec le Royaume-Uni : le Democratic Unionist Party (DUP). Nous avons vu les représentants du DUP interdire aux hommes gays de donner leur sang, se placer à la tête du rejet de la législation sur le mariage gay un grand nombre de fois et clamer que « la maladie gay peut se guérir ». Leur vision d’un autre temps ne se limitent pas qu’à la sexualité, mais s’étendent à travers toute une série de politiques sociales, en faisant notamment valoir que l’avortement devrait être exclu pour les victimes de viol et en condamnant les comédies offensant le christianisme. Tout ceci pourrait constituer des infractions condamnables si la majorité des députés de Westminster s’interrogeaient sur la question. Il est un peu étonnant alors que le DUP, le plus grand parti d’Irlande du Nord, ait été exclu des débats électoraux sur la BBC !

L’élément catalyseur à l’écriture de cet article a été plusieurs débats que j’ai récemment eus avec mes amis et ma famille à propos d’un problème arrivé à Belfast. L’entreprise Ashers Baking, une boulangerie populaire de la grande rue, a refusé de préparer un gâteau soutenant le mariage gay sur l’argument que leurs croyances chrétiennes ne les autorisaient pas à faire une telle chose. Cette décision a largement divisé l’opinion publique et s’en est résulté par un procès en cours d’ouverture contre la boulangerie par la Commission d’Irlande du Nord de l’Égalité. Cela a poussé à son tour le DUP, dirigé par le membre de l’Assemblée Paul Givan, à présenter la « Clause de Conscience » en Irlande du Nord.

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Le visuel prévu pour le gâteau

Vaguement introduite par M. Givan, cette Clause, visant à être adoptée comme proposition de loi, promouvrait un « raisonnable compromis », « permettant aux gens de foi de bénéficier de l’égalité des chances pour pouvoir contribuer et participer pleinement à notre communauté ». « Cela ne voudra pas dire qu’un photographe catholique pourra refuser de prendre une photo les recettes d’un chef bisexuel. Prendre de tels clichés n’aura pas pour effet d’approuver, de promouvoir ou de faciliter une relation entre personnes de même sexe. Cela ne voudra pas dire qu’un imprimeur musulman pourra refuser d’imprimer une brochure présentant des tables basses fabriquées par des ébénistes lesbiennes.

Cependant, cela voudra dire qu’un imprimeur musulman ne sera pas obligé d’imprimer un livre promouvant les relations de même sexe et violant sa croyance. De même, cela signifiera qu’un photographe évangélique ne sera pas forcé par la loi de choisir entre prendre des photographies d’une cérémonie d’union civile qui irait à l’encontre de ses plus profondes convictions ou de perdre son gagne-pain ».

Mais qu’en est-il d’une ébénisterie de lesbiennes engagée dans un partenariat d’affaires ? Est-ce que permettre à un couple du même sexe en rendez-vous d’avoir un siège dans un restaurant constitue un cautionnement de leur relation ?

Je ne vais pas discuter davantage de si la minutie du projet de loi permet ou non la discrimination, même si je suis heureux que M. Givan ait jugé bon d’établir des arrangements pour le tout-puissant lobby de l’ébénisterie lesbienne. J’ai un problème avec le projet de loi dans son principe et je suppose que la plupart des gens impartiaux le seraient. Cependant, après avoir discuté de la question en long et en large, plusieurs arguments reviennent et je vais maintenant tenter de contrer quelques-uns d’entre eux :

« Mais la boulangerie Asher a été piégée par le « Lobby Gay » »

Et alors ? Tant mieux pour eux d’avoir pu révéler la discrimination active de l’une des plus importantes rues de Belfast.

« Je ne peux pas aller dans une boucherie Halal et commander des saucisses, donc pourquoi un chrétien ne pourrait pas refuser un service sur l’argument de sa religion ? »

Eh bien si le problème était aussi trivial que de commander des saucisses peut-être que cela pourrait être un argument recevable, mais je doute sincèrement que la blessure engendrée par la discrimination basée sur votre choix de viande corresponde à la blessure d’une discrimination basée sur votre sexualité. C’est le contexte de la situation qui importe, pas seulement l’acte de refuser un service.

«  Les employés de chez Asher n’ont pas été discriminants envers les gays eux-mêmes ; ils ont refusé de faire le gâteau car c’était offensant (pour leur religion) »

Le gâteau se composait des visages des personnages de Sesame Street Bert et Ernie, à côté du logo « Queerspace » et d’un texte disant « Soutien au mariage gay ». L’obscénité de cela est exactement la même que celle d’un gâteau soutenant le droit de vote des femmes au Royaume-Uni en 1917, ou d’un gâteau appelant à la fin de la ségrégation raciale autour des années 60.

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Le gâteau terminé, qui fut finalement préparé dans un autre établissement

« Le christianisme est victime de discrimination : il y a une hiérarchie émergente des droits en Irlande du Nord mais les droits des chrétiens sont en déclin »

Déclarer qu’il y a une hiérarchie des droits et surtout qu’il existe un niveau acceptable de discrimination revient à réduire le débat dans son ensemble. Cependant pour celui-ci je pense qu’il y a une réponse claire : comment la discrimination basée sur une partie inhérente à votre être (c’est-à-dire votre sexualité) peut être compensée par les valeurs personnelles que vous choisissez (c’est-à-dire votre religion) ?

Il y a autant de nécessité pour les chrétiens de s’inquiéter de devenir une minorité victimisée qu’il y en a pour les boulangeries explicitement chrétiennes. Mais il y a un besoin pour le gouvernement du nord de l’Irlande de reconnaître lorsque le discours public devient blessant : nous avons vu récemment une hausse dans la violence anti-gay, une école de Belfast autorisant des devoirs spécifiquement anti-homosexuels, et un rapport dénonçant que 25% des hommes gays du nord de l’Irlande avaient tenté de se suicider.

Si le DUP croit sincèrement en l’absolutisme moral des passages de leurs bibles, ils devraient tenter d’interdire l’homosexualité. Ils savent qu’ils ne peuvent faire une telle chose car l’opinion publique et les interprétations de la Bible ont changé au fil du temps. Être anti-mariage gay et anti-gâteau gay n’est plus qu’un choix résiduel stupide qui doit disparaître si l’Irlande du Nord veut aller de l’avant.

Auteur: Patrick Brown

Traduction: Jessy Périé 

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