La Francophonie: sous système des relations internationales ou groupement diplomatique ex-nihilo?

À la fin 2014, Dakar a accueilli le sommet de l’Organisation Internationale de la Francophonie (OIF). La capitale de l’ancienne colonie française s’est faite belle pour l’occasion. Les sénégalais, lors de cette événement ont tout de même accueillis les chefs d’Etat et de gouvernement des membres de l’OIF.

Les liens entre la France et les pays d’Afrique, notamment avec ses anciennes colonies qui représentent environ un tiers du continent, a toujours été un sujet de débats passionnés et enflammés. Aussi bien en France qu’ailleurs dans le monde. La France, héritière d’une histoire ou elle fut la deuxième puissance coloniale mondiale, est décrite comme oscillant entre néocolonialisme ou une forme de paternalisme occidental vis à vis d’un continent cumulant les “retards” et les difficultés. Suivant ce point de vue, l’OIF peut de premier abord apparaitre comme un instrument de la diplomatie française en Afrique, ces pays formant une bonne partie des membres de l’organisation. C’est peut être partiellement vrai, mais cela peut être le simple fait que la France est le pays le plus riche et puissant de l’Organisation, et tout comme l’Allemagne la France et le Royaume-Uni sont les poids lourds de l’Union Européenne, la France est le poids lourd de l’OIF.

Il est bon et pertinent de souligner que l’organisation, lors de sa création, n’avait ni l’attention et encore moins la bénédiction des autorités françaises. De Gaulle à l’époque souhaitait éviter à tout prix toutes critiques de néocolonialisme, alors qu’il construisait la politique étrangère de la France en équilibre entre les Etats-Unis et l’URSS, tous deux profondément opposés au colonialisme classique “européen”. La France, avec le Royaume-Uni, s’étaient déjà fait ramener à l’ordre par les deux puissances lors de l’opération du canal de Suez.

Alors que les négociations entre l’Iran et l’Occident font trembler la calme Vienne, que Netanyahu continue d’isoler une démocratie israélienne mal en point, que le Moyen-Orient est encore déchiré entre pauvreté, influences étrangères, extrémisme religieux et que c’est au Pape de venir donner une leçon d’humanisme et d’ouverture à l’Union Européenne, à quoi peut bien servir un sommet de la francophonie?

La langue française serait la manifestation orale et écrite d’un certain humanisme universaliste français hérité des Lumières et de la Révolution française. Les pays partageant ces valeurs-là se retrouveraient autour de l’Organisation pour les célébrer, opérer une forme d’apologie de la langue française mais aussi peut être pour la défendre via la coopération internationale et la promotion de son utilisation. Cependant, si la langue française était un jour menacée ce n’est ni récemment, ni aujourd’hui et encore moins demain. Les pronostics démographiques, aussi bien pour la France que pour l’Afrique francophone, présagent un solide avenir quant à l’utilisation de notre langue. A priori donc, avoir été pendant un moment une colonie comme le Sénégal, un mandat ou sous influence française, met les pays en position de rejoindre une telle Organisation.

Cependant, lorsque l’on regarde la liste des membres de l’OIF aujourd’hui, la qualité de membre ne semble pas requérir le français comme langue principale, secondaire ou d’administration, comme le montre les candidatures qataries et de certains pays d’Europe de l’Est. L’OIF est une Organisation surprenante dans le fait que son pays principal, la France; génitrice de la langue que l’OIF entend défendre sinon promouvoir, n’est pas directement responsable de sa création et ne semble pas porter un intérêt majeur pour l’Organisation aujourd’hui, comme le montre le remplacement de l’ancien secrétaire général sénégalais par une québécoise, alors qu’aucun français ne figurait parmi les candidats.

L’OIF ne serait finalement qu’un lobby international? C’est déjà plus proche de la réalité. Le système international est compliqué, son anarchie (absence de hiérarchie) ne va pas sans régulations et sans systèmes, qui se créées afin de rythmer la vie internationale. On peut concevoir la francophonie comme un tel système qui créé des rapprochements entre les pays et leur permet de travailler sur des problématiques et projets communs.

Cependant, le terme de système tel qu’il est utilisé dans les relations internationales n’encapsule pas entièrement l’OIF. En effet il persiste dans l’Organisation des logiques étatiques pures ou les membres agissent dans leurs intérêts propres avant tout, faisant fi des hypothétiques règles établies par le système. La décision même de rejoindre l’Organisation peut refléter une politique nationale de puissance. De même que les différents internationaux peuvent entraver le fonctionnement normal de l’Organisation. Par exemple, Israël qui a une frange francophone estimée à environ un cinquième de sa population, se voit empêcher de rejoindre l’Organisation du fait d’un véto libanais. Les deux états voisins sont en guerre, le premier ayant à plusieurs fois avec succès opérer des invasions et des occupations que le dernier n’a pas pu empêcher. On peut voir comment le plus faible militairement profite de sa position dans une organisation pour lancer une forme de riposte non-armée.

On peut s’interroger encore plus sur la présence du Qatar dans l’OIF. L’importance économique grandissante du Qatar en France, ainsi que son jeu diplomatique habile au Moyen-Orient, peuvent apporter des pistes de compréhension sur sa décision d’intégrer un groupe comme l’OIF.

Dans l’absolu, on peut considérer que le but premier de l’OIF est de permettre à ses membres de s’organiser pour mieux survivre au dangereux monde international. Dans un tel monde ou le doute et la suspicion mutuelle font loi, trouver des points de ralliements commun est difficile. Tout est bon à instrumentaliser et une langue n’est pas un choix si ubuesque que ça.

Au demeurant, le sommet de l’OIF n’est pas un événement anodin, il concerne les chefs d’Etats, qui doivent se côtoyer et apprendre à discuter ensemble. L’OIF promeut l’inter-gouvernementalité à un haut niveau, ce qui peut avoir un impact positif sur l’ensemble du système international. Et si le concept d’humanisme associé avec le français et la France (non pas par des français mais par les pères fondateurs de la francophonie qui étaient sénégalais, cambodgien tunisiens et libanais) peut se voir discuter à si haut niveau, on ne peut que s’en réjouir, quel que soit l’impact concret de telles discussions. C’est aussi un très beau signe de la possible existence de valeurs universelles transcendant les ethnies, les religions et les territoires. C’est un apport bénéfique pour une communauté internationale encore trop marquée par les politiques réalistes et qui a du mal à s’émerger de l’ère des actions unilatérales initiée par Bush fils. Ainsi que pour nos sociétés en crise, sur le repli, gangrenées par de dangereux courants populistes et identitaires.

Auteur: Omar Tarabay

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