Le drame des pierres au Moyen-Orient

Au Liban, l’héritage sacrifié sur l’autel de la « Reconstruction »

Dans ce qui semble être son infinie course à la plus-value barbare, Daech aura une fois de plus réussi à nous révolter. Les images de destruction des artefacts du Musée de Mosul ainsi que des ruines de villes millénaires ont fait la une de nos journaux et de nos réseaux sociaux. L’autoproclamé État s’évertue à démontrer son obscurantisme le plus primitif de par son refus d’accepter toute explication autre que sa propre vision du monde. Une forme de totalitarisme politico-religieux particulièrement barbare, même pour une région pourtant tant habituée à ce genre de manifestations.

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La tête d’un Lamassu disparait sous les coups du marteau piqueur d’un militant de DAECH. 

Bien que je partage la révolte qui nous a envahi à la vue du marteau de l’ignorance s’abattant sur la tête du Lamassu impuissant, je fus bien moins écœuré que la liste des exactions que l’État inflige à sa propre population de manière quotidienne. Esclavagisme, excisions forcées, crucifixion ou enterrements vivants d’enfants chrétiens, conversions forcées, homosexuels présumés jetés des toits et lapidés s’ils survivent, exécutions de femmes éduquées…

Cette glauque liste pourrait occupée des pages et je ne ferai pas aujourd’hui cet exercice coûteux psychologiquement. Simplement, ne laissons pas le drame des « pierres » nous faire oublier les catastrophes humaines. Et ne vous méprenez pas, car je ne suis pas de ceux qui minimisent l’importance de cesdites « pierres », bien au contraire.

En effet, je suis né à Jbeil, l’antique Byblos, une ville continuellement habitée depuis plus de 6000 ans. En résulte qu’aujourd’hui, à deux pas de la rue commerçante du centre-ville moderne, se côtoient les souks arabes, la citadelle croisée, les rues en quadrillage de la ville romano-byzantine, des murs perses, le port phénicien, la tombe du roi Ahiram et des temples dédiés à des divinités puniques et égyptiennes. De telles concentrations de ruines de multiples civilisations et époques ne sont pas rares au Liban, ni même dans beaucoup de pays du Moyen-Orient comme la Syrie ou l’Irak. Et comme ses voisins, le petit Liban compte également sa part de grands ensembles archéologiques comme les ruines du Temple de Jupiter de Baalbek, les ruines Ommeyades d’Anjar ou encore l’ensemble romain de Tyr.

IMG_3656_1024 Le temple de Jupiter, Baalbek, un grand ensemble probablement épargné du fait de la manne touristique qu’il génère. 

Incidemment, la pression entre exigence du présent (pression démographique et développement économique) et étude et protection des vestiges du passé est une tension omniprésente.

Cela dit, quinze années de guerre civile et de destruction du pays ont parachevé l’instauration d’un laisser-faire déjà très ancré dans la tradition étatique du Liban moderne, abandonnant les vestiges de l’Histoire à la merci des intérêts du moment. Le Liban est un petit pays comme je l’ai mentionné, mais il est également densément peuplé et la pression démographique impose aux constructions de prendre de la hauteur. S’ajoute à cela un relief très montagneux laissant peu de place aux fines plaines côtières, toute parcelle de terre se doit d’être optimisée. Malheureusement, une telle démarche est totalement absente dans un État ultra libéral et en reconstruction comme le Liban. Avant la guerre déjà, Beyrouth était caractérisée par une absence de politique d’urbanisme claire. Aujourd’hui encore, on peut malheureusement construire presque tout, n’importe où, et n’importe comment.

Depuis le début des années 90, le Liban a entrepris d’importants efforts de reconstruction afin de se relever de sa guerre destructrice. Malgré les bombardements israéliens de l’été 2006, les infrastructures du pays sont en amélioration relativement constante, persistent néanmoins des problèmes liés à la gestion de l’eau ou à la production d’électricité entre autres.

Si la reconstruction du pays est dévolue au Conseil du Développement et de la Reconstruction, établissement public rattaché au Premier ministre, celle du centre-ville de la capitale a été confiée à Solidère. C’est une société privée dont l’actionnaire principal se trouvait être Rafic Hariri, billionnaire libano-saoudien et accessoirement Premier ministre du pays de l’époque. Une porte ouverte à un boulevard de malversation financière et détournements de fonds public dont la plupart restent à être découverts, j’en suis certain.

Solidère n’aura fait que profiter du laisser faire et de la « liberté » du pays, en reconstruisant Beyrouth avec la protection de son puissant et riche propriétaire. Les opposants à ses projets se retrouvaient rapidement marginalisés. Le but était de transformer le centre de la capitale, désolé et abandonné, en vitrine financière, commerciale et touristique d’un pays se relevant d’une pénible épreuve. Il s’agissait de redonner à Beyrouth sa beauté et son rayonnement d’antan. Une vision du futur ancrée dans un imaginaire du passé, ou l’on referait du Liban la Suisse du Moyen-Orient, un adjectif honorant la prépondérance financière et touristique du pays d’avant-guerre. Une tâche qui est aujourd’hui loin d’être achevée et rendue plus ardue par l’émergence des villes des pays du Golfe Persique.

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Le front de mer de la Marina de Beyrouth, la « vitrine » de Solidère. 

La reconstruction est aujourd’hui bien engagée, cependant, le centre-ville de Beyrouth est devenu un concentré aseptisé de banques, centres commerciaux et appartements luxueux qui ne profitent qu’aux riches touristes arabes et aux Libanais les plus fortunés. Trônant sans pudeur au milieu d’une cité de deux millions d’habitants cumulant multiples problèmes environnementaux et économiques, le centre-ville a été transformé en coeur moribond d’une métropole pourtant effervescente. Au-delà de l’ironie et de la triste vacuité du centre de la capitale, ce processus de reconstruction s’est accompagné d’une longue série de destructions et dommages irrémédiables infligés au riche patrimoine de la ville ainsi qu’à des évictions parfois manu militari, de propriétaires d’échoppes ou d’appartements réfractaires, ou gênant la reconstruction.

Ce sont d’innombrables bâtisses ottomanes ou du style italiens caractéristiques de l’époque de l’Émirat, lieux de cultes, ruines millénaires, qui ont disparu. Tous ont été sacrifiés afin d’assouvir la soif des promoteurs immobiliers pour qui le pays reste un véritable Far West d’opportunités à saisir. En effet, c’est un schéma qui s’est reproduit dans plusieurs autres villes du Liban, mais à plus petite échelle.

Plus récemment encore, c’est le port phénicien de la ville qui aura été littéralement effacé en moins de deux heures, afin de laisser place aux fondations de condominiums prévus par les plans de Solidère. Des ruines qui ont survécu à 3000 ans d’Histoire n’auront pas fait le poids face à l’avarice humaine. Quelques mois plus tôt, l’hippodrome romain de la ville avait échappé de justesse au même sort, grâce à une forte pression populaire qui avait réussi à faire intercéder des ministres en leur faveur.

Mes propos ne sont en aucun cas une tentative de minimiser les destructions que Daech inflige à un patrimoine qui appartient à tous. Ni, en rappelant leurs exactions à l’encontre des populations et ni en soulevant la situation libanaise, je ne souhaitais atténuer leurs crimes contre l’Histoire. Le Liban est un cas que je connais simplement mieux, mais qui n’a pas reçu le même degré d’attention et de révolte internationale. La destruction du patrimoine archéologique et historique libanais reste un sujet marginal au Liban même, pratiquement ignorée par les médias internationaux, bien trop occupés à dépeindre incorrectement le pays avec des titres sensationnalistes.

Simplement, si des actions sauvages, destructrices et irrespectueuses qui sont opérées au nom de l’obscurantisme religieux sont fermement condamnées par la communauté internationale, celles opérées au nom d’un capitalisme tout aussi sauvage, destructeur et irrespectueux, devraient l’être tout autant. IMG_2353_1024

Auteur: Omar Tarabay

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