Les caricaturistes sont-ils insignifiants ? Première partie

I. Le mythe de l’informateur bas de gamme

Au sein de la rédaction du Typewriter, nous avons plus de rédacteurs que de dessinateurs. Pourquoi ? La réponse la plus facile serait de dire que « les gens ne savent pas dessiner ». Pour être honnête, nous avons surtout tendance à dire que « les gens préfèrent écrire que dessiner ».

Au moment du lancement du projet Typewriter, notre rédacteur en chef avait exposé son envie d’avoir un dessin pour chaque article. Or, les nombreux rédacteurs n’étaient entourés que d’un seul dessinateur à qui revenait la tâche d’illustrer tous les articles à lui tout seul. A raison d’un article par jour, la tâche n’était pas mince. L’idée a alors rapidement été abandonnée. Cette anecdote illustre non seulement la difficulté qu’il y a à assembler une équipe, mais aussi le préjugé qu’avaient les personnes à l’origine du projet sur la supposée facilité de la tâche que représente la production d’un dessin de qualité qui capte l’essence d’une situation donnée.

Au premier abord, il semble que raconter une histoire en écrivant un article requiert plus de compétences que de la représenter par un dessin. Un article d’une page doit relater des idées et des concepts. Cela semble plus complexe que de pondre une description graphique de la situation. Ainsi, il doit y avoir dans un article, quelque chose de fondamentalement différent que ce que l’on reproduit sous forme d’une caricature, et vice versa.

Il existe toutes sortes d’articles. Certains sont des analyses très détaillées. D’autres s’attachent uniquement à transmettre une information simple. Pour ce type d’information, produire un dessin n’est pas forcément compliqué. La difficulté apparaît pour le dessinateur lorsque la situation à décrire se complexifie. Un dessin ne peut être qu’une représentation à un instant T. Il n’est pas simple d’illustrer les détails d’une histoire dans un simple encadré immobile. C’est en général à ce moment-là que le talent artistique fait la différence. Il n’est plus seulement question de savoir bien utiliser un crayon, mais bien d’être capable d’identifier et de retranscrire les détails sur lesquels on attire l’attention du lecteur. Le caricaturiste doit savoir raconter une histoire.

Le format écrit permet à l’auteur d’un article de rentrer dans les détails et de créer un support sur lequel s’appuyer pour ses travaux à venir. Dans ce domaine, le caricaturiste est bien limité. Un dessin qui contient trop de détail peine à maintenir l’attention du lecteur. Il y a des exemples de dessins très détaillés qui retranscrivent parfaitement une situation. Mais ce ne sont pas des bons exemples de caricature. Nous retenons plus facilement les caricatures simples qui se focalisent sur un aspect majeur d’une histoire. Ceci s’explique par le fait que le recours à la caricature est un moyen de raconter plus efficace, car il implique d’aller droit au but et influe sur la première impression du lecteur.

C’est peut-être l’expérience qui nous fait percevoir les caricatures comme de simple gribouillis. Cerner les tenants et aboutissants d’un dessin est bien plus rapide que via la lecture d’un article complet. Il y a un vrai décalage structurel de temps, entre les deux techniques.

Peut-être qu’en lisant un article plutôt qu’en regardant une caricature, nous forçons notre esprit à une réflexion plus approfondie sur le sujet évoqué (bien que nous puissions également être amenés à réfléchir après le premier contact avec un dessin). D’une manière générale, les gens estiment que les sujets sérieux doivent être traités par le formalisme d’un article écrit, et que les caricatures ne sont là que pour tourner les problèmes en dérision sans en apporter d’analyse critique (ce qui, encore une fois, n’est pas l’opinion de l’auteur).

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Il semble plus approprié de voir les caricaturistes via le prisme de la communication visuelle. Les caricatures sont importantes parce qu’elles expriment des idées selon une technique unique en son genre. Par cette technique, nous sommes capables d’exprimer ces idées sans qu’il soit nécessaire de recourir à de longues explications. Les caricatures informent immédiatement le lecteur de la pensée du dessinateur qui peut même laisser dans son travail des détails qui pourront stimuler l’esprit de déduction du lecteur. Le lecteur peut alors comprendre pourquoi telle caricature est présentée de telle manière, sans que cela soit écrit noir sur blanc. Les caricatures sont réputées provocatrices, vouées à engendrer des réactions. En tant qu’œuvres d’art satiriques par excellence, et contrairement aux articles traditionnels, les caricatures peuvent se passer de descriptions, de concepts, de déclarations. Pour faire simple, les caricatures sont un moyen d’émettre des commentaires extrêmement critiques sur des problèmes globaux.

Les caricatures ne tiennent-elles pas la comparaison avec les articles traditionnels ? Bien sûr que si. Les caricatures ne jouissent peut-être pas de la même reconnaissance publique que les articles de fond ou les livres, mais elles apportent leur pierre à l’édifice à leur manière.

Il y a encore aujourd’hui des histoires, des affaires politiques et des théories auxquelles la société civile a du mal à accéder. Les caricaturistes ont alors tendance à ne pas suivre le mouvement, se plaçant souvent au milieu, et pointant du doigt toutes les faiblesses du sujet évoqué. Je crois que c’est cela qui fait la force des caricatures en tant que médium indispensable à la réflexion.

A suivre.

Auteur: Jonathan Mo

Traduction: Vincent Escoffier

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