Les caricaturistes sont-ils insignifiants ? Deuxième partie

II. Le talent caché des caricaturistes

Dans la première partie, je vous avais exposé qu’une caricature politique pouvait parfaitement tenir la comparaison face à un article écrit. Néanmoins, il faut toujours tenir compte du talent requis pour produire une bonne caricature qui rivalisera avec l’écrit. De premier abord, cette discipline peut sembler un « jeu d’enfant », dans le sens où tout le monde peut s’y essayer, sans forcément avoir de connaissances en dessin. Le dessin d’un novice peut avoir le même impact que celui d’un professionnel. La seule différence restera tout de même la présence de talent artistique. Le don du dessinateur est important, car l’artiste doit au moins savoir dessiner de manière à ce que son travail attire le regard et soit compréhensible. Mais ce n’est pas tout.

La production d’une caricature acceptable demande beaucoup de compétences différentes. Il n’est pas question ici de savoir créer des œuvres d’art qui s’arracheraient à prix d’or, mais il faut au moins que cela impressionne. Le dessin, ce n’est pas la reproduction d’une photo. Le but est de réinterpréter un monde à travers des couleurs, des formes, des lignes et des tailles. On attend d’un caricaturiste qu’il ait son propre style reconnaissable entre tous. Il doit avoir « une image de marque ». L’important n’est pas le réalisme du dessin, mais le message qu’il fait passer.

En plus de la capacité à dessiner, il faut aussi au caricaturiste la capacité à compiler les informations venant de plusieurs sources, les analyser, et les reformuler sur un nouveau support pour informer le lecteur différemment. À partir de là, le caricaturiste devra travailler sur les formes les images qu’il veut utiliser. La communication visuelle n’est jamais facile lorsqu’il faut transmettre un message complexe qui contient plusieurs éléments à mettre ne avant.


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Le caricaturiste doit trouver le bon équilibre entre attirer l’attention sur les détails et rendre son message principal suffisamment visible. Faut-il représenter le président américain plus petit que le président russe pour mettre l’accent sur la pression économique qu’Obama a pris à l’encontre de la Russie ? Qu’est-ce que le lecteur comprendrait de la relation entre les deux ? La taille donnée aux personnages représente-t-elle leur importance respective ? Quels détails le caricaturiste peut-il ajouter pour enrichir son dessin de plus de détails que le lecteur aurait manqués ?

Le caricaturiste doit également connaître en comprendre l’actualité politique aussi bien qu’un journaliste ou un analyste. Un dessin extrêmement bien travaillé, mais qui raconte une histoire erronée n’est pas publiable. Le caricaturiste doit avoir une compréhension parfaite des événements pour pouvoir les retranscrire en image. Sans cette compréhension parfaite, il ne peut pas travailler. S’il interprète des faits qu’il ne comprend pas, le lecteur le sentira, le travail sera inconsistant et perd de sa force de persuasion.

Pour résumer, voici une liste non exhaustive des compétences indispensables à un bon caricaturiste politique. Comme nous l’avons dit, il ne s’agit pas seulement de savoir dessiner une personne A ou un événement B, mais bien d’être capable d’engager une réflexion. Comment faire pour rassembler les faits, identifier les interactions entre eux, se forger une opinion, et faire de tout ça une seule image ? La tâche est ardue et il faut que tous ces ingrédients soient réunis pour avoir une caricature de qualité.

En 2004, le journaliste et caricaturiste australien John Spooner déclarait que « les meilleures caricatures sont drôles, au sens large du terme. Cela peut aller du rictus au fou rire. Mais il y a autre chose : la bonne caricature vous fait voir les choses sous un angle que vous n’aviez pas imaginé ».

L’idée originale est la base de tout travail. Qu’il s’agisse d’une œuvre d’art ou d’une innovation dans un autre domaine. La caricature, ce n’est pas seulement la satire. Elle existe également pour permettre l’apparition d’idées nouvelles qui alimentent le débat dans la société. Les idées brillantes viennent aux créatifs dont font généralement partie les caricaturistes. On peut estimer que ces idées brillantes leur viennent naturellement à l’esprit. Mais comment cela marche-t-il ? En plus d’absorber des quantités importantes d’informations et de perpétuellement se mettre à jour de ce qui se passe dans le monde, il doit y avoir une importante part de réflexion et de méditation de la part des caricaturistes. Comment ? Pourquoi ? Sinon, comment faire ?

Il est indéniable que le « business » de la caricature a une facette philosophique : elle fait souvent appel à la sagesse du lecteur pour adopter plusieurs points de vue pour juger. La capacité à traiter des événements de manière rationnelle est objective et indispensable au caricaturiste. Lorsqu’il apporte la touche finale à son travail, le caricaturiste doit regarder comment le dessin est présenté, comment le lecteur pourrait réagir, et juger de la capacité du dessin à faire passer un message.

Les caricaturistes, étant donné leurs qualités uniques d’illustrateurs, voire de « divertisseurs », ont un rôle différent de celui joué par les reporters. Les images sont un moyen de communication très rapide et si elles sont de qualité, le lecteur les absorbe vite. Cela est rendu possible par le fait qu’une partie du travail de réflexion est remplie par les connaissances préalables du lecteur. Si on laisse la possibilité au lecteur de faire partie du processus de réflexion, cela laisse la possibilité d’ouvrir de nouvelles portes dans le débat.

Les articles écrits expliquent le problème aux gens et proposent des perspectives différentes, quand les caricatures amènent à la réflexion. Les caricaturistes sont plus libres pour traiter des sujets de manière non conventionnelle. Attendez la troisième partie de cet exposé dans laquelle je continuerai à discuter du rôle des caricaturistes dans le dialogue politique.

À suivre.

Auteur: Jonathan Mo

Traduction: Vincent Escoffier

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