L’Amérique Latine doit suivre sa voie

Depuis l’Europe, notre opinion de l’Amérique Latine est très contrastée : d’un côté, elle défraie la chronique chaque année, avec ses lots de détenus, de morts, de prisonniers, de dictatures et de trafics en tout genre. D’un autre côté, elle est ce paradis, des pyramides Incas et Mayas, des forêts primaires (en périls), des plages bordées de cocotiers et des déserts parsemés de cactus.

Par Thomas Manrique

La vérité n’est pas très loin de cette image. En arrivant à San José, capitale du Costa Rica, j’ai découvert une ville assez polluée, cacophonique et, comme le disent même les josefinos, assez moche. Cependant, un jour, après quelques heures de route, j’ai découvert ces plages magnifiques du Pacifique et ces parcs naturels préservés.

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L’Amérique Latine est encore un « sous-continent » qui cherche à trouver un équilibre.

Le Costa Rica, et plus généralement l’Amérique Latine, est, vous l’aurez compris, une terre de contrastes. La nature y est d’une  richesse particulière ; pourtant, les latino-américains sont souvent plus attirés par le monde industrialisé et tertiarisé. Le discours tend à vouloir protéger ces espaces naturels ; cependant, la réalité ne suit pas. Il est difficile de conjuguer croissance économique et développement durable ou d’enrayer la violence qui touche certains pays, sans tomber dans un État militarisé.

L’Amérique Latine est encore un « sous-continent » qui cherche à trouver un équilibre entre une théorie idéaliste qui est à la pointe des droits de l’Homme, notamment dans des pays comme l’Équateur ou la Bolivie, et une réalité encore violente dans les faits.

Et c’est souvent par la violence armée, comme nous le rappelle la Cour Interaméricaine des Droits de l’Homme chaque année. Ainsi, alors que la majorité des pays d’Amérique Centrale sont passés par des états de conflits armés, les États d’Amérique du Sud ont tous connu des périodes de dictatures.

De sorte que dans les années 60, seuls le Costa Rica, la Colombie et le Venezuela étaient considérés comme des démocraties. Mais encore aujourd’hui, des pays sont toujours englués dans des conflits armés. Le Salvador et le Honduras font partie des États les plus dangereux au monde et dans certaines villes du Honduras meurent autant de personnes que dans des conflits armés internationaux actuels. Le Guatemala est victime d’un « féminicide » comme l’illustre le cas Velasquez Paiz contre le Guatemala, dont l’audience vient de passer et dont nous attendons l’arrêt de la Cour Interaméricaine des Droits de l’Homme. C’est une violence urbaine quotidienne que vivent ces pays, dont les échos ne nous parviennent que très peu en Europe. Par ailleurs, des pays enfoncés dans des guerres contre la drogue (Mexique) ou des guérillas (Colombie) ont vu leur État se militariser.

Le cas du Mexique est très complexe. La distinction État/narco-trafiquant n’est pas aussi nette et l’enlèvement des 43 élèves nous le montre bien. L’importance qu’ont pris la police et l’armée amène à des viols et des détentions arbitraires. La Colombie est entrée dans un processus de normalisation avec les Farcs, et on ne peut qu’espérer que la réflexion qui s’est engagée dans ce pays afin de définir le cadre qui servira de base à la paix et à la justice, permettra de mettre fin à ce conflit.

La violence se manifeste aussi par les écarts de richesse et des inégalités croissantes.

Ce cocktail de militaires, para militaires et guérilleros a, là aussi amené, à des déplacements forcés de population, des disparitions et des détentions arbitraires. Mais la violence se manifeste aussi par les écarts de richesse et des inégalités croissantes. En s’ouvrant au commerce international par des accords de libre-échange avec les États-Unis, l’Europe ou encore la Chine, l’Amérique Latine plie face à au néolibéralisme. Alors que les droits des êtres humains devraient prévaloir, les droits du marché se font plus importants, ce qui amène à détruire l’État social qui, au Costa Rica par exemple, avait réduit les écarts de richesse.

Cet État qui avait créé des écoles et des universités publiques, pour que tous aient accès à une éducation supérieure, voit aujourd’hui l’accès aux études se réduire. Elles sont réservées à ceux qui peuvent se les payer ; sinon, ce ne sont que les meilleurs qui peuvent accéder à l’université. Mais dans ce cas, on constate au Costa Rica que ceux qui entrent à l’université publique sur concours sont ceux qui sont passés par des écoles privées, chères. Cette cristallisation des inégalités s’exprime aussi par une séparation des lieux de vie entre riches et pauvres.

A cela s’ajoute des mouvements migratoires importants qui viennent déstabiliser des pays plus égalitaires, tel que le Costa Rica. Ce petit pays de 4 millions d’habitants voit arriver de nombreuses populations d’Amérique Centrale et notamment du Nicaragua. Ce qui débouche sur un ressentiment xénophobe voire raciste. Une page Wikipédia espagnole est même destinée exclusivement au racisme au Costa Rica !

L’Amérique Latine peut aussi faire le choix d’un développement durable, soutenable, respectueux de l’environnement, remarquable, qu’elle possède aujourd’hui.

Certains pays tentent de contrebalancer cette place de l’économie en revalorisant l’aspect social. Ce mouvement se traduit en accordant plus de droits aux indigènes au sein de l’État (comme en Bolivie) ou en créant une conception de la nature qui aurait des droits propres, comme en Bolivie ou en Équateur, pays introduisant dans leur Constitution des droits à la Pacha Mama (terre mère) ; rappelons aussi qu’en Argentine, le droit à la liberté fut accordée à une Orang-outang. Alors qu’au même moment, l’exploitation abusive de l’Amazonie continue notamment au Brésil. Là encore, le problème chronique de l’Amérique se manifeste : entre la reconnaissance théorique et la mise en pratique, l’écart est très important.

L’Amérique Latine a donc beaucoup de progrès à faire pour parvenir à une traduction de la théorie qu’elle développe dans la réalité. Elle semble être à une croisée des chemins. Elle peut faire le choix de s’industrialiser, de se développer comme nous l’avons fait. Mais elle peut aussi faire le choix d’un développement durable, soutenable, respectueux de l’environnement, remarquable, qu’elle possède aujourd’hui.

Nous, européens, sommes très mal placés pour vouloir empêcher les peuples d’Amérique Latine de croître économiquement. C’est nous qui avons envahi ces terres et qui y avons laissé notre mode de pensée axé sur une croissance économique infinie.

Toutefois, il me semble qu’il est temps pour ce continent de prendre enfin une place majeure sur la scène internationale en matière de développement durable et de protection des espaces naturels, et de ne plus céder au dogme nord-américain et européen du libéralisme à tout va et de croissance économique.

L’Amérique Centrale et l’Amérique du Sud ont trop subi ce qui leur a été imposé par l’Europe tout comme par les États-Unis d’Amérique. Il est temps pour elle de tracer son chemin et de créer une alternative en accord avec ses racines et la nature dont elle a la charge de protéger.

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