L’Australian way of life

En effectuant un stage de fin d’études au sein de l’ONG Surfrider Foundation Australia, j’ai pu avoir accès à de nombreux sondages nationaux réalisés sur toutes les tranches d’âge et catégories socioprofessionnelles de la société australienne. Ces données, couplées à mon expérience de cette Aussie Life, m’ont permis de mieux comprendre la société australienne. Aujourd’hui, j’aimerais partager avec vous cette culture populaire iconoclaste mêlant nature et hédonisme, et gravitant autour d’un amour inconditionnel pour ses océans et ses côtes.

Par Sofiane Hadine – Photos de Marion Marigo   

Alors que durant les années 60, presque trois quarts des Australiens occupaient les villes et que l’Australie était l’une des nations les plus urbanisées au monde, l’image du bush ne constituait plus un symbole pertinent pour qualifier l’Australian way of life. Selon l’historien Russel Ward, mise à part la communauté pastorale, le bush n’a de toute façon jamais constitué une représentation précise du peuple australien. Le mythe recélait toutefois d’un immense pouvoir culturel de sorte que des générations entières d’Australiens furent identifiées à travers le bush et les personnes qui y vivaient : le bushman constituait l’archétype de l’Australien.

Au cours des années, c’est la plage, plutôt que le bush, et le beachgoer plutôt que le bushman qui a performé ce rôle unique qui est d’identifier ce qui est typique de l’Australie. Ainsi, le Bronzed Aussie a réussi à s’imposer dans la personnification de ce qu’est la vie selon les Australiens : oisiveté, hédonisme, sport, nature, bons moments et camaraderie.

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Plus de 85 % des Australiens vivent à moins de cinquante kilomètres de la côte, et toutes les villes majeures d’Australie se trouvent au bord de l’eau.

Toutefois, selon certains, cette nouvelle icône pourrait être en passe de devenir aussi irréaliste que le mythe du bush. Dans notre société post-industrielle moderne, le travail semble définir nos modes de vie. Ainsi, la plupart des Australiens ne vivent pas directement à côté de la plage, même s’ils le souhaitaient. Si vous vivez dans les banlieues ouest de Sydney ou de Melbourne, il peut vous prendre plus d’une heure de voiture ou de train pour atteindre la plage de sable la plus proche ; le même raisonnement s’applique à la plupart des habitants de Brisbane et d’Adélaïde.

Pourtant, la plage, à l’image du bush auparavant, exerce un puissant pouvoir mythique sur l’inconscient australien. Même lors de périodes difficiles, celle-ci demeure l’image de ce que les Australiens pensent que la vie devrait être : plaisir plutôt que travail, temps libre plutôt que routine, une vie à croquer plutôt qu’une vie d’accomplissements professionnels. Peut-être qu’au fin fond du psyché australienne s’est nichée l’idée selon laquelle la vie idyllique du Pacifique Sud serait celle de la jouissance du bord de mer. Et si vous jetez un coup d’œil aux aires de caravanes, terrains de camping, bateaux, lieux de pêche, centres touristiques, développement balnéaire et aux autres milliers d’activités encerclant le continent australien, vous en serez persuadés.

Après tout, la plage n’est autre que la côte, et l’Australie en possède 19 000 kilomètres, faisant d’elle une des nations aux côtes les plus longues au monde. Plus de 85 % des Australiens vivent à moins de cinquante kilomètres de la côte, et toutes les villes majeures d’Australie se trouvent au bord de l’eau. 21 des 24 zones connaissant la croissance la plus rapide se trouvent à nouveau sur le littoral. Les zones côtières proches de Perth, Melbourne et Sydney, News South Wales Central, North Coasts ainsi que de la Sunshine Coast ont toute fait l’objet d’une importante augmentation démographique. Une autre des caractéristiques de la vie australienne contemporaine est ce mouvement marqué, des personnes âgées, mais pas uniquement, des grandes villes vers des plus petites villes côtières. C’est l’une des raisons expliquant l’émergence de régions côtières urbanisées, telles que les zones pouvant être observées entre Tweed Heads et Noosa dans le Queensland, ou entre Wollongong et Newscastle dans la Nouvelle-Galles du Sud.

Il ne fait aucun doute que le littoral occupe une place spécifique dans l’imaginaire des Australiens. Lorsqu’ils ne peuvent y vivre, ils y prennent leurs vacances, y partent le week-end, ou prennent leur sac à dos et véhicule afin de partir explorer ces régions encore les moins développées d’Australie. En Australie-Occidentale, ils construisent des cabanes sur les dunes ; en Tasmanie, ils prennent le contrôle des criques et estuaires. Parfois, comme à St Kilda, Bondi ou Glenelg, il est difficile de percevoir où s’arrêtent les transformations anthropiques et où commence la nature. À Broome, Margaret River et Port Arthur, c’est assez clair, mais les habitats restent dominés par la présence de la mer.

De fait, une culture australienne côtière s’est imposée : journées à la plage, body et boards surf, barbecues les pieds dans l’eau, Noël sur le sable, bars à bières en bord de mer, vans, boutiques de bord de plage, béton brûlant et sable bouillant, t-shirt et tongs sont devenus emblématiques de l’Australian way of life.

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La côte et la plage sont devenues les utopies d’un imaginaire national.

Bien que les Australiens ne soient pas un peuple insulaire au même titre que les Polynésiens et Mélanésiens, ils agissent de la même façon. À Noël et à Pâques, des villes entières se vident et le littoral déborde. Les appartements de vacances, motels et hôtels sont réservés six mois à l’avance, si bien que parfois les Australiens réservent tout simplement un emplacement de tente. Des banlieues entières de villes, à l’image de Lota à Brisbane, ont émergé sur ce qui était de simples étendues de cabanes sur le sable. Et au fur et à mesure que le processus s’accélère, les régions encore non développées deviennent de plus en plus précieuses : d’où la popularité des zones protégées (parcs nationaux, etc.) ainsi que les éternels conflits découlant des tentatives d’ouverture de terres côtières au développement.

Le mouvement environnementaliste a attisé la prise de conscience australienne quant à l’érosion de ses paysages continentaux, et pour de nombreux jeunes australiens, l’environnement naturel est devenu plus important que les spectaculaires complexes touristiques. « Peut-être que chaque pays a besoin d’un Surfers Paradise (ville Australienne), mais pas plus », disent-ils.

Certains corps de métiers, tels que les pêcheurs, ostréiculteurs, opérateurs marins et touristiques, producteurs laitiers et travailleurs du bois, constituent les occupations côtières traditionnelles et des villes entières ont été fondées sur celles-ci. Avec le temps, certaines industries ont décliné et d’autres, telles que le tourisme, ont fait leur apparition. Cela a bien évidemment créé des conflits et des controverses : populations expulsées des fermes vers la mer, rejet des eaux usées, destruction des terres humides, aliénation de terres rurales, etc. Nous avons pu assister à des conflits continuels entre les Aborigènes, propriétaires traditionnels des terres australiennes, et les compagnies minières, entre les familles de pêcheurs et celles de fermiers, entre les partisans du développement et les environnementalistes. Certains de ces conflits sont devenus des problématiques nationales, tout particulièrement ceux semblant faire écho à la volonté australienne de préserver le littoral de dommages irréversibles. La côte et la plage sont devenues les utopies d’un imaginaire national.

Aujourd’hui, tout cela confronte l’Australie à un problème délicat qui renvoie à deux impulsions australiennes contradictoires quand l’on en vient au littoral : la volonté de préservation et celle de possession. La volonté de préserver ces environnements intacts, de jouir des étendues sauvages qu’ils ont côtoyés durant leur enfance et qu’ils poursuivent désormais jusqu’à dans les parcs nationaux, les forêts et plages isolées où ils peuvent s’adonner à la méditation, s’accorder des instants d’éternité, retrouver Mère Nature et se laisser aller à cette vie édénique si chère à Thoreau et Rousseau – et ainsi, consciemment ou non, renouer avec le mode de vie aborigène présent en ces lieux 40 000 ans avant l’invasion européenne. À l’inverse, la volonté d’utiliser ces lieux pour les vacances, pour se distraire, pour le tourisme, pour le travail. Alors ils construisent un Surfers Paradise, découpent les promontoires pour les sites de développement, construisent des cabanes sur les dunes, conduisent leurs véhicules sur des zones à végétation fragile, développent des pêcheries, des fermes côtières, des zones de mariculture ainsi qu’une vaste industrie de tourisme nationale et internationale. Tout cela menaçant l’environnement même qui les avait attirés.

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Les Australiens ont toujours pensé que la côte était si précieuse, séduisante et formidable qu’elle ne devait pas constituer le privilège de quelques-uns ; nous avons tous besoin d’un refuge spirituel, d’un autel pour nous évader. Pour de nombreux Australiens, c’est ce que le littoral et l’océan offrent. À la fois une aventure et un repli sur soi. Pourtant, et ce sont les premiers à le dire : s’ils continuent sur cette voie, cela se terminera avec un gout amer dans la bouche et l’absence d’héritage pour les générations futures.

Une solution se doit d’émerger afin de permettre aux Australiens d’utiliser l’un des plus ravissants environnements au monde – notamment à leur façon, c’est-à-dire avec des aires de camping, des Clubs Surf Lifesaving, des parkings de bord de mer, ainsi que tout le reste formant la culture populaire australienne – tout en préservant la vie sauvage ainsi que les paysages côtiers vierges et primitifs qu’une nation entière de citadins porte dans son cœur comme une icône du « Oz paradise ».

Judith Wright a écrit un magnifique poème à propos du « strangler fig », cette plante côtière tropicale qui s’enroule autour de son arbre-hôte avant de grandir et grandir encore, jusqu’à devenir si raide et étouffant que l’arbre meurt. À cette image, l’Australie doit désormais apprendre à se familiariser avec cet art qui est celui d’aimer sans détruire. 

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