L’océan, la pierre angulaire de notre écosystème

Longtemps perçus comme de vastes milieux homogènes, résilients et sans limites, les océans subissent depuis des décennies de fortes pressions de la part de sociétés largement construites autour de cette idée. L’impression erronée que l’immensité des océans correspond à une capacité à assimiler les déchets et à résister à la dégradation a conduit, et continue de conduire, à une dévastation sans précédent de nos écosystèmes marins et côtiers.

Par Sofiane Hadine

 

La survie de l’humanité dépend pourtant des océans, des littoraux, et de leurs ressources. Ces écosystèmes nous procurent un large panel de services, incluant l’approvisionnement en nourriture, une protection naturelle contre les tornades et les inondations par le biais des littoraux, le maintient d’une eau de qualité, un support au tourisme, des bénéfices culturels et spirituels, ainsi que l’entretien des systèmes basiques mondiaux de support de vie.

Ce court article a pour objectif de passer rapidement en revue et de façon simple les différents services rendus par nos vastes étendues bleues, espérant ainsi attiser votre curiosité en la matière.

Ces dernières années, une appréciation plus sophistiquée concernant la valeur de la biodiversité marine et ses services « écosystémiques » profitant directement aux êtres humains a commencé à émerger, chacun d’entre eux étant très difficile à quantifier, que se soit en termes monétaires ou non monétaires.

Ces services peuvent se diviser en quatre différentes catégories : les services provisionnels, les services de régulation, les services culturels et les services de support.

Les services provisionnels

Les services dits « provisionnels » englobent tous les produits que les êtres humains obtiennent des écosystèmes, tels que la nourriture, les matériaux de construction, le bois, les combustibles, les médicaments ainsi que les ressources énergétiques[1]. Les écosystèmes marins et côtiers procurent la grande majorité de ces services et sont considérés en ce sens comme les écosystèmes les plus productifs au monde.

L’approvisionnement en nourriture par le biais des pêcheries est l’un des services les plus importants que nous rendent ces écosystèmes. Nombre d’entre eux contribuent à cela, tels que les récifs coralliens ainsi que les forêts de mangroves qui, en raison de leur fonction de nourricière, jouent un rôle essentiel. Cependant, certaines zones des océans sont plus productives que les autres. Ainsi, dans les pays en voie de développement, les coraux sont responsables d’un quart des débarquements annuels mondiaux en terme de poissons, délivrant ainsi de la nourriture à un milliard de personnes en Asie seulement.

Cette production halieutique augmente régulièrement depuis plus de cinq décennies au rythme moyen de 3,2% par an pour arriver à 79,9 millions de tonnes de poissons par an en 2012. Face à une augmentation de la demande, et pour supporter la pêche de capture, l’aquaculture a été développée, représentant aujourd’hui près de 43% de la consommation mondiale de poisson. Ainsi, selon les statistiques de l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture, la contribution de l’aquaculture à l’approvisionnement mondial en termes de poissons, crustacées et mollusques continue d’augmenter, passant de 3,9% du poids total de la production en 1970 à 42,2% en 2012[2]. L’aquaculture est le secteur de production qui croît le plus rapidement par rapport à tous les autres secteurs agroalimentaires et représentait, en 2000, 57 milliards de dollars[3].

Parmi les services provisionnels, on trouve également la bioprospection que l’on peut définir comme l’exploration de la biodiversité dans le but de trouver de nouvelles ressources biologiques à valeur économique et sociale. Ainsi, de nombreux produits dérivés d’espèces présentes dans les écosystèmes marins et côtiers ont pu être développés. Alors que les récifs coralliens sont d’exceptionnels réservoirs de produits naturels bioactifs que l’on ne retrouve pas sur terre, les forêts de mangroves, elles, constituent d’importants réservoirs de plantes médicinales. Par ailleurs, les découvertes de l’industrie pharmaceutique en termes de substances utiles pour la lutte contre le cancer ou la gestion de la douleur sont déjà stupéfiantes alors que les découvertes potentielles restent encore immenses[4].

Enfin, en ce qui concerne les matériaux de construction, le bois, provenant des forêts de mangroves, ou encore la chaux, dérivée de l’exploitation des récifs coralliens, ont pendant longtemps servi aux communautés locales pour la construction de bâtiment ou de bateaux[5].

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Les services de régulation

Les services dits de « régulation » peuvent être définis comme le bénéfice que les populations obtiennent de la régulation des processus écosystémiques, incluant l’entretien de la qualité de l’air, la régulation climatique, le contrôle de l’érosion, la régulation des maladies humaines et la purification de l’eau, entre autres. Plusieurs écosystèmes marins et côtiers contribuent à ces services.

Les mangroves, les prairies d’herbes marines, les zones intertidales rocheuses[6] et les milieux humides côtiers jouent un rôle clé dans la stabilisation du littoral, offrant une protection contre les inondations, l’érosion des sols, filtrant les polluants, stabilisant les terres face à la montée du niveau de la mer en captant les sédiments, et endossant un rôle de « tampon » contre les tempêtes. Alors que les forêts de mangroves ont une grande capacité à absorber les métaux lourds et d’autres substances toxiques, les coraux, quant à eux protègent plus précisément les terres contre les vagues et les tempêtes et limitent l’érosion des plages. Enfin, les estuaires, les marais ainsi que les lagons sont indispensables dans le maintien de la balance hydraulique et dans le filtrage des polluants[7].

Il existe également un lien intrinsèque entre les processus biologiques dans les océans et la régulation d’équilibres mondiaux. Le rôle majeur de la biodiversité marine dans la régulation climatique semble être via ses effets sur le cycle biogéochimique et sur la séquestration du dioxyde de carbone (cf. la pompe physico-chimique et biologique de carbone dans les océans). Au total, l’océan absorbe entre un quart et la moitié de toutes les émissions anthropiques de CO2[8].

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Les services culturels

Les services dits « culturels » comprennent le tourisme et les activités récréatives, les services esthétiques et spirituels, les connaissances traditionnelles ainsi que les services éducatifs et de recherche.

Alors que le tourisme a été considéré comme l’industrie mondiale la plus rentable, le tourisme côtier est le secteur qui connaît la plus grande expansion. Balades de plaisance, pêche, nage, randonnée, surf, plongée sous-marine ou bains de soleil font partie de ces nombreuses activités dont les touristes jouissent mondialement et représentant une valeur économique significative. Ce tourisme dépend toutefois de l’esthétisme des paysages marins et côtiers, de leur santé et de la possibilité d’observer une faune diversifiée[9].

Les mers et les littoraux représentent également une grande importance spirituelle pour de nombreux peuples à travers le monde. De telles valeurs sont difficiles à quantifier. Par exemple, les peuples Bajau en Indonésie et le peuple aborigène du détroit de Torres en Australie possèdent une culture étroitement connectée aux océans, alors que de nombreux peuples autochtones d’Amérique du Nord ont développé de tels liens avec les écosystèmes côtiers[10].

Enfin, les connaissances traditionnelles, que ce soit les espèces locales de nourriture, les plantes médicinales ou la saine gestion des pêcheries, sont au même titre des services culturels apportées par les écosystèmes marins, tout comme l’éducation et la recherche.

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Les services de support

Les services dits « de support » englobent la procuration d’habitats cruciaux à la survie des espèces marines, la production primaire, le mélange des nutriments ainsi que la formation des sols. En effet, un large nombre d’espèces marines utilisent les zones côtières, en particulier les estuaires, les forêts de mangroves et les prairies d’herbes marines comme pouponnières, c’est-à-dire comme moyen de protection et d’alimentation.

L’océan joue également un rôle crucial dans la production primaire, le phytoplancton fixant le CO2 dans l’océan et le retournant à l’atmosphère par la respiration.

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Malgré la richesse incontestée des océans, ils n’en demeurent pas moins des milieux fragiles et lourdement touchés par un large panel d’impacts anthropiques et naturels, qui ont dégradé, altéré, voire éliminé, certains écosystèmes marins et côtiers. Ainsi, si vous êtes toujours un peu curieux sur le sujet, nous passerons en revue dans un prochain article ces moteurs de changements « directs » et « indirects » menaçant nos océans afin de prendre une précise mesure de l’échelle de cette dégradation.


IPCC Intergovernmental Panel on Climate Change (2007). Climate Change 2007:   Synthesis Report. Contribution of Working Groups I, II and III to the Fourth   Assessment Report of the Intergovernmental Panel on Climate Change.

FAO – Food and Agriculture Organisation (2014). The State of World Fisheries and    Aquaculture

UNEP – United Nations Environment Program, et GPA – Global Program of Action for       the Protection of the Marine Environment from Land-based Activities (2006).          The State of the Marine Environment: Trends and processes. 

UNEP – United Nations Environment Program (2006b). Marine and coastal Ecosystems         and Human Well-Being


[1] UNEP, 2006b

[2] FAO, 2014

[3] UNEP, 2006b

[4] UNEP, 2006b

[5] UNEP et GPA, 2006

[6] Partie du littoral située entre les limites extrêmes des plus hautes et des plus basses marées

[7] UNEP, 2006b

[8] IPCC 2007

[9] UNEP, 2006b

[10] UNEP, 2006b

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