Existe-t-il un génie burkinabè ?

L’évolution de la situation à Ouagadougou – qui est suivie de très près en France – est à beaucoup d’égards singulière en Afrique. Les coups d’État font malheureusement partie des épisodes les plus récurrents de l’histoire africaine, et le Burkina Faso – ou la Haute-Volta de son temps – n’a pas été épargné : six fois le pouvoir politique a été saisi par les armes depuis 1960. Pourtant, ce qui est en train de se passer aujourd’hui dans ce pays le place hors de cette histoire cyclique où dictatures et coups d’État se succèdent.

Par André Duramois

Tout d’abord, il y a le revirement le plus récent. Ce qui semblait être un retour fanfaronnant de l’ancien tyran, Blaise Compaoré, par le biais de sa garde rapprochée, le RSP (Régiment de Sécurité Présidentielle) s’est dégonflé comme un soufflé pour laisser l’ancien Président par intérim, Michel Kafando, rependre le pouvoir. Cela a été rendu possible notamment par la neutralité affichée du reste de l’armée régulière, par les médiateurs étrangers, mais surtout par la forte mobilisation citoyenne qui n’a pas relâché la pression sur les putschistes. On a l’impression assez nette que le peuple voyait l’éviction de Compaoré comme un acquis non négociable, un pas en avant irréversible vers l’émergence d’une démocratie moderne. C’est déjà, en soi, une preuve de la rupture de la logique cyclique que l’on déplore si souvent au sujet de l’Afrique et qui a manqué à la plupart des printemps arabes.

Il y a ensuite l’étonnante unité du pays. Alors que ces dernières années, les États limitrophes du Burkina Faso se sont déchirés entre chrétiens et musulmans à la moindre déstabilisation politique (Centrafrique, Mali, Nigeria, Côte d’Ivoire…), le Burkina Faso n’a vu aucune division de ce genre à l’heure de l’effondrement du système Compaoré. Le Burkina Faso n’est pourtant pas plus uni que ses voisins ni d’un point de vue ethnique (6 ethnies majeures), ni d’un point de vue religieux (60 % de musulmans pour 40 % de chrétiens), ni d’un point de vue géographique (un Nord désertique et un Sud relativement plus fécond). Le pays traverse en outre les mêmes difficultés liées à la désertification du Sahel que ses voisins, et il est encore moins développé économiquement que la Côte d’Ivoire ou le Nigeria.

C’est ainsi que ce petit pays défie tous les modèles d’explication. Contre toutes les données objectives qui nourrissent les cycles dictature militaire-coup d’État, les burkinabès, unis, continuent de faire valoir leur droit à une véritable démocratie. Peut-on y voir un legs de Thomas Sankara, qui est resté une véritable icône à Ouagadougou ? Aurait-il uni le pays par une nouvelle fierté nationale qui s’appelle Burkina Faso, le « pays des hommes droits » ? Aurait-il insufflé une envie irrésistible de contrôle par le bas par le socialisme panafricain ? Sur les barricades à Bobo-Dioulasso on entendait « La patrie ou la mort ! », le slogan favori de Sankara. À bon entendeur.

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