Liberté d’expression sur les réseaux sociaux : la fin de l’hypocrisie ?

Le quotidien Bild vient de jeter un pavé dans la mare outre-Rhin : la dénonciation publique de commentaires racistes sur sa page Facebook n’a laissé personne indifférent, et c’est tant mieux : il s’agit, en effet, d’une prise de position cruciale puisqu’elle répond à deux questions très importantes que se posent la France et d’autres pays européens depuis quelques mois.

 Par Anthony Gratschnar

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[Capture d’écran de Bild.de – exemple avec Silvio Bettin : « Ne sommes-nous tous pas un peu nazi »]

Quelle place a un tweet ou un commentaire Facebook dans la relation bancale qu’entretiennent liberté d’expression sur Internet et lois contre les discriminations ? En décidant de publier publiquement la photo et l’identité des personnes ayant laissé des commentaires racistes et xénophobes, Bild a clairement donné une réponse : toute trace laissée sur Internet et les réseaux sociaux vaut tout autant qu’une déclaration à la télévision, dans un livre, ou tout simplement au café du coin.

Comment cela pourrait en être autrement ? Il s’agit bien d’une pensée, écrite par une personne, sur un sujet donné – on a donc bien une réflexion. Qu’importe le média – le contenu du message sera le même qu’on le dise sur la page Facebook de Bild ou bien chez le coiffeur. Mais pourquoi est-ce sujet à débat ? Pourquoi devrions-nous considérer un réseau social comme moins important ? De mon point de vue personnel, Facebook, Twitter et autres ont évolué radicalement depuis leur création – ou plutôt, c’est notre façon d’utiliser ces réseaux sociaux qui a évolué radicalement. Rappelez-vous, dans vos lointains souvenirs, en 2009 ; votre utilisation de Facebook se résumait exclusivement à : poker vos amis, jouer à Farmville, publier la moindre chose de votre vie (totalement inintéressante et narcissique, en passant), du style « Jean-Jacques a tp peur 2 l’orage :’(. »

A part votre mère et sa copine Martine, qui d’entre nous, encore aujourd’hui, utilise Facebook pour cela ? Chez la majorité des personnes, Facebook et les autres réseaux sociaux sont devenus un outil de communication sérieux. On continue à l’utiliser de manière ludique – le dernier meme sur mon mur date d’il y a deux jours, j’ai envoyé des tonnes de GIF depuis que Facebook me le permet, j’ai – je l’avoue – liké la page du dernier groupe à la mode il y peu et, oh mon Dieu, j’ai récemment publié un statut pour me plaindre des pannes incessantes du métro – mais, indubitablement, les réseaux sociaux auxquels je suis inscrit et que je consulte plusieurs fois par jour me servent principalement à apprendre de nouvelles choses, communiquer (avec mes amis ou bien de parfaits inconnus pour débattre), et exprimer mon avis sur des sujets qui valent la peine.

Et c’est cela qu’est devenu Facebook. En voyant l’activité de mes amis (car oui, le grand méchant qu’est Facebook me permet de les espionner), j’ose penser qu’on est nombreux à avoir changé notre utilisation des réseaux sociaux. A les avoir rendus utiles et dignes d’intérêt. Pour moi, Facebook est devenu un forum – dans le sens historique comme dans le sens informatique ; en bref, une place (réelle ou virtuelle) d’échanges sur des sujets divers. On ne peut donc ignorer la portée des paroles qui y sont formulées : les réseaux sociaux sont devenus des médias à part entière. En affichant publiquement ces messages, et surtout leurs auteurs, le quotidien allemand rétablit un peu d’ordre dans la jungle d’Internet.

Comment traiter un racisme européen devenu banal ?

Pegida en Allemagne, Victor Orbán en Hongrie, Nadine Morano et Marine Le Pen en France… Les exemples racistes et xénophobes ne manquent pas en ce moment. C’est, en fait, devenu le jeu à la mode : qui ira le plus loin dans la haine de l’Autre ? Qui pourra faire reculer la pensée philosophique sur l’Humain le plus loin sur la frise chronologique ?

La multiplication du nombre de réfugiés venus du Moyen-Orient ces derniers mois a accentué un phénomène de rejet de l’Autre qui date d’il y a déjà plusieurs années (cf. les élections en Europe depuis le début de la crise économique, voire avant, où les partis d’extrême-droite récoltent à chaque fois plus de voix). Allumez la télévision, vous n’entendrez parler que d’ « eux » : car oui, il y a « eux » et il y a « nous ». On est bien loin du temps où on pleurait cet enfant, qui, tête dans le sable, avait péri suite au naufrage du bateau qui devait le sauver de la guerre civile en Syrie. Cet enfant, c’était un peu notre fils à tous. Mais maintenant, cracher sur le réfugié, c’est normal, banal, c’est « in ». La pensée humaniste a complètement disparu.

On ne peut donc s’étonner qu’aujourd’hui chaque article publié amène son flot de commentaires racistes. Ce qu’on pourrait regretter de l’action de Bild, c’est qu’il renvoie la faute exclusivement à Herr Bettin et à Frau Berthold, entre autres personnes lambdas. Certes, ils sont totalement fautifs et, espérons-le, seront punis par la législation allemande, mais le climat médiatique et intellectuel européen dans son ensemble est aussi à blâmer : il est tellement xénophobe actuellement qu’il influence naturellement les masses. En France, le traitement médiatique et politique réservé à cet afflux de réfugiés est constamment négatif, même parmi les chaines dites « neutres » et non-politisées (si cela existe encore). Les philosophes, politiciens, éditorialistes d’extrême-droite et de droite qui fricotent constamment avec le FN se succèdent dans les médias. Mais où est donc passée la vision progressiste et humaniste française ? Sans même aller jusque là, où est passé le débat ? Il semble que seul le camp réactionnaire a le droit de s’exprimer sur le sujet. Ou bien le camp humaniste aurait-il déserté et abandonné le combat ?

Cette prise de position de Bild est, à ce titre, une excellente façon de combattre frontalement ce racisme. Progressistes et humanistes européens, aux armes ! Ne laissons pas les xénophobes gagner cette lutte : nos valeurs de solidarité et de tolérance envers autrui doivent redevenir la norme. Utilisons les réseaux sociaux et autres médias pour faire passer notre message, réengageons-nous dans le débat, gagnons-le, et, à la manière de Bild, dénonçons les racistes et autres xénophobes : ce qu’ils font est non seulement immoral, mais c’est aussi surtout illégal. Pas de langue de bois, je me mets aussi tout de suite au travail :

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[Groupe Facebook : « Oui, je suis français de souche ! »]
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