La parole est à : Mme Vesin-Chérif Aïcha, présidente de l’association culturelle franco-tunisienne d’Oullins et du Grand Lyon

Nous avons le plaisir de vous présenter la retranscription de l’interview d’Aïcha Vesnin-Cherif, effectuée par l’équipe de Compil’Action, le jeudi 29 octobre 2015.

Fondatrice d’une association de solidarité franco-tunisienne, et participante régulière à la Semaine de la Solidarité Internationale, Aïcha nous livre un témoignage humain, et éclairant.

Comment est né ce désir d’aide à l’intégration des Tunisiens en France, dans le cadre de votre association?

Ce désir d’aide est né de mon métier originel : venir en aide à des enfants en difficulté scolaire dans des quartiers difficiles, peuplés par une grande population d’origine maghrébine. À l’aide de parents d’enfants, nous avons créé une première association de femmes, dans laquelle je souhaitais que les femmes aient leurs propres responsabilités. Parmi ces femmes, avec lesquelles j’ai beaucoup sympathisé, certaines étaient d’origine tunisienne, et c’est ainsi que l’histoire a commencé.

Une deuxième association a découlé de la première. Suite à mon déménagement à Oullins, des familles tunisiennes se sont montrées intéressées par le travail que je faisais dans mon précédent quartier et m’ont demandé si je pouvais venir aider les jeunes tunisiennes et tunisiens à s’intégrer dans la société. Ce fut une demande d’une amicale de Tunisien, ce qui m’a mis encore plus au coeur de la communauté. Nous avons pu travailler avec les jeunes, sur l’échange de culture et monter des évènements culturels et interculturels sur les thèmes de la calligraphie et de l’écriture, avec des rencontres d’écrivains ou de peintres. En outre, étant dans un quartier difficile, nous nous sommes occupés de ces populations et notamment des jeunes en situation précaire.

Après plusieurs années d’activités, le réseau Silyon nous a demandé de créer un évènement sur le thème de la solidarité, lors de la semaine de la solidarité internationale, à Oullins. Nous avons donc appelé en renfort une association d’handicapés de Vaux en Velin. Il en est né une grande amitié entre les participants. Par la suite, j’ai été appelé en tant qu’écrivain pour aider une oasis en grande perdition dans le Sud de la Tunisie. Il s’agissait de trouver des solutions d’aide et de soutiens, en terme de développement durable, mais aussi sur des thématiques sociales, liées notamment au monde du handicap.

Enfin, après la révolution tunisienne, des femmes artisanes ont créé une association et nous avons pu les faire venir au marché de Noël de Villeurbanne. Des ateliers sur le développement durable ont été mis en places, entre handicapés et valides. L’ensemble de ces projets a permis de mettre en forme ce désir d’intégration.

S’il fallait évoquer un souvenir fort dans votre expérience au sein de l’association culturelle franco-tunisienne, quel serait-il ?

L’amitié ! L’amitié qui a découlé de tous ces projets. En réalité, il y a deux mots : amitié et solidarité. Mais c’est l’amitié qui a été le moteur de tous ces projets. Désormais, je suis amie avec tous ces jeunes sur Facebook, et avec beaucoup de personnes et de jeunes que l’on a aidés. Je peux voir tout ce qui se passe dans leur vie par la suite. Il y là, la fondation de grandes histoires d’amitiés. Le souvenir le plus prenant c’est cette rencontre avec cette association d’handicapés. Ce fut un coup de cœur.

Comment définiriez-vous la solidarité internationale en trois mots ?

Pour moi, la solidarité internationale résumée en trois mots c’est amitié, partage, échange.

Comment l’association franco-tunisienne s’est-elle retrouvée à participer à la SSI ?

L’Association franco-tunisienne participait déjà à plusieurs mouvements, dont la francophonie. Il s’agissait d’échanges plutôt culturels. Mais vu que l’on travaillait aussi dans un quartier, dit en difficulté, nous étions en relation avec l’ex-grand Lyon. Nous nous sommes donc retrouvés avec des associations dans la même mouvance que nous. Nous étions peu de véritables associations non politisées, et nous nous sommes ainsi rapidement rapprochés de l’association des handicapés. Lorsqu’il s’agissait de parler et de mettre en valeur la Tunisie, on retrouvait souvent les mêmes. Les organisateurs de la SSI ont donc immédiatement fait appel à nous lorsqu’ils ont eu besoin d’élargir leurs champs d’action, notamment dans l’animation de débats après la projection de films : par exemple sur le monde musulman après Persépolis. Peu de monde acceptait alors de participer à ces débats. Personnellement, j’ai été amené à faire trois débats en trois soirs avec les responsables de la SSI, et à l’occasion d’une discussion en voiture, il s’est trouvé qu’il avait besoin d’un référant. Or, il savait que je partais beaucoup en Tunisie, que je suivais beaucoup de régions… Les liens se sont renforcés au fur et à mesure des demandes pour des associations en rapport avec le monde arabe. Avec le climat actuel, les associations qui acceptaient de s’engager étaient assez rares.

Pour vous, qu’est-ce que cela signifie être acteur de la solidarité internationale ? Et quel impact personnel cela a sur vous ?

Je me suis toujours considérée comme une fille du monde. J’ai fait beaucoup de montagne à travers le globe. Le contact avec l’autre est très important pour moi. Je sais que l’on perd toujours un peu de soi en rencontrant l’autre. Mais je n’ai pas du tout l’impression de me perdre. Au contraire ! Ces échanges sont une richesse : on change de regard et on apprend à trouver des solutions ensemble. Depuis que je suis dans cet univers, ce que je trouve extraordinaire c’est l’évolution constante. En plus, la jeunesse des pays en développement est très active. On est obligé d’être dans un mouvement permanent. Lorsque je disais « échange », je voulais exprimer ce partage et enrichissement mutuel au contact de l’autre.

Il faut qu’on incarne ces ponts entre les cultures. Tant qu’il y aura ces ponts, on avancera, mais le jour où ces ponts disparaîtront, il faudra se poser des questions sur notre avenir à tous. Tant qu’il y a une jeunesse qui y croit encore, et tant que nous sommes là pour apporter notre expérience tandis qu’ils nous apportent leur force de vie, nous sommes capables de soulever des montagnes pour trouver des solutions.

Madame Vesin-Chérif a reçu le 3e prix du Concours littéraire international organisé par le Centre européen pour la promotion des arts et des lettres (CEPAL) en 2013.
Madame Vesin-Chérif a reçu le 3e prix du Concours littéraire international organisé par le Centre européen pour la promotion des arts et des lettres (CEPAL) en 2013.

 Pouvez-vous revenir sur votre expérience au sein de la SSI ?

Une année, le thème était « les jeunes et la solidarité », et ne concernait donc pas spécifiquement la solidarité internationale, mais aussi la solidarité des quartiers. Ainsi, avec mes jeunes des quartiers, nous avons essayé de montrer comment ils avaient organisé une fête de quartier, comment on pouvait trouver des idées pour animer un quartier en visitant des quartiers Turcs à Bruxelles ou à Berlin. Ces visites leur ont permis de voir qu’il existait pire que ce qu’ils connaissaient et que pourtant d’autre on fait des projets. Nous avons participé avec les jeunes à des débats très intéressants. En même temps, ils avaient un stand et ont présenté un montage. C’était important d’avoir cette reconnaissance.

Une autre année, le thème était « les saveurs du monde » et on avait participé avec du thé et des gâteaux orientaux. Lors de la toute première participation à Oullins, nous avons organisé toute une journée sur la solidarité internationale. Nous avions des stands et le dernier soir, un travail était présenté sur la Tunisie, et sur les projets déjà mis en œuvre sur le développement durable : accès à l’eau partout, handicap, accès aux téléphones… Nous avions vraiment été moteurs pour les débuts de la semaine. Nous avons été formés pour ces journées avec d’autres associations, et puis nous avons eu beaucoup de réunions avec la région Rhône Alpes sur l’organisation de l’évènement et sur le thème du développement durable. Quand on se retrouve en réunion, on retrouve d’autres associations qui ont participé aux débats. Les informations et les personnes se croisent et se retrouvent. Comme la Tunisie est à l’honneur cette année, nous sommes en plein cœur de notre activité d’association et nous aurons un stand dans la partie consacrée à la Tunisie.

Ce n’est pas une solution de laisser le pays à ses problèmes interne dès qu’une bombe explose. Au contraire, il faut lutter au côté de la jeunesse qui représente l’avenir.

Que va changer le fait que la Tunisie soit mise à l’Honneur ? Pouvez-vous revenir concrètement sur les activités mises en place pour la promotion de la Tunisie ?

Concernant le développement durable, il va y avoir une participation à tous les débats. Pour la Tunisie même, il y aura de la musique classique tunisienne, du chant, de la danse, et du théâtre de rue, organisé par une université en lien avec la région de Monastir. Il y aura des courts métrages, montés par une association – Culture 5 – mettant en lien des jeunes de Tunisie et des jeunes Français sur le cinéma. Le théâtre de rue est particulièrement important, car, s’il était peu évident à mettre en place il y a quelques années, aujourd’hui cela marche mieux. Il était important de montrer ça : sur la grande place de Tunis, j’ai assisté des interprétations spontanées et des sketches sur le thème du foulard. Il y avait aussi des montages qui montraient le risque d’une population divisée en deux, et qui promouvaient le respect de l’autre, l’unité des Tunisiens de par leurs origines musulmanes, et leur appartenance à un même pays. C’est un vrai progrès que cela se fait dans la rue, que les gens y assistent, participent et applaudissent. Il faut montrer que la jeunesse avance pour contrer les idées reçues qui peuvent prendre des proportions énormes à partir d’une toute petite phrase.

Cette année, je vais présenter le montage d’un jeune ingénieur de 22 ans à Grenoble qui fait un travail remarquable auprès des jeunes. L’Oasis des sciences, une association qui travaille avec des personnes handicapées ou non tend à montrer que tous, diplômés ou chômeur, travaillent pour la remise en route d’une oasis, notamment en terme de développement économique. Ils essayent par exemple de faire du café avec des noyaux de datte torréfiés ou de travailler le palmier afin de développer l’artisanat. C’est important de montrer que ces choses se développent.

On a écrit un livre avec les jeunes sur le thème de la sauvegarde de la nature : on s’est déplacé sur des lieux expérimentaux en la matière, mais aussi chez eux, où le problème est parfois désastreux. Il s’agit de montrer ces innovations, ces jeunes qui prennent leur destin en main même s’ils sont au sud et proche de la frontière libyenne. Ce n’est pas une solution de laisser le pays à ses problèmes interne dès qu’une bombe explose. Au contraire, il faut lutter au côté de la jeunesse qui représente l’avenir. Quel monde leur a-t-on laissé ? C’est important de montrer l’impact de cette jeunesse qui avance et qui ose. C’est peut-être le mot important, ils n’ont pas peur !

La SSI est riche en projets et en animations. L’un vous a-t-il marqué plus que les autres ?

Ce qui m’a le plus marqué au sein de la SSI, et qui m’a le plus touché, car je l’ai vécu de façon très difficile, ce sont les débats autour des films. La population vient pour regarder ces films vient avec des idées très précises et on se retrouve seule, face à toute une salle de cinéma, pour des débats qui durent parfois plus longtemps que les films. Ce qui m’a marqué, c’est que les gens qui viennent à ces débats viennent avec des idées reçues, mais aussi avec une volonté de recevoir des messages et d’exprimer le leur. Ce que je trouve important, c’est qu’au sein de ces évènements, les débats sont réels : ce sont parfois les seuls évènements qui permettent aux gens d’en apprendre davantage sur un pays, sur la solidarité ou de prendre conscience de leurs idées reçues. Ces débats m’ont confirmé qu’il faut vraiment croire en ce qu’on fait, car cela donne la force d’avancer face aux idées reçues. Les gens à la tête des débats sont extraordinaires, très calmes, dotés d’une bonne connaissance des enjeux, et apportent un soutien nécessaire aux preneurs de parole. Je pense que cet évènement à Lyon propose des activités assez uniques, notamment car le public est réellement à l’écoute. J’ai rarement vu des lieux où il se passe des choses comme ça avec le public.

Pour en revenir à Persépolis, bien que cela ne se voit pas que je suis musulmane, j’ai été amené à débattre du foulard. Et j’ai su garder ma sérénité, et attendre la fin pour déclarer : « voilà, vous m’avez eu devant vous, et je suis musulmane ». Cela a provoqué un tas de réactions et m’a servi de leçon. Je me suis dit qu’il faut écouter les gens et transmettre mon message qu’au moment opportun. J’aurais pu m’énerver. Mais c’est en côtoyant les autres qu’on apprend à mieux recevoir le public, leurs questions, et qu’on apprend davantage de leurs expériences.

Pensez-vous que vous affirmer musulmane ait changé quelque chose dans le regard des gens ?

Oui, absolument, c’était vraiment le stéréotype. Je me sens totalement musulmane. Aucun signe extérieur ne vient exprimer ma foi, et c’est parfois plus difficile, car je dois me comporter de manière à ce qu’on reconnaissance en moi des valeurs. Certains sont venus discuter ensuite à l’extérieure, car on a dû nous mettre dehors.

Y’a-t-il un thème ou un débat au sein de la SSI qui fut particulièrement controversée ?

Effectivement, sur les coopératives d’ouvriers, le débat était très fort, car beaucoup de participants étaient concernés. J’étais aux côtés d’un syndicaliste. Au-delà des relations avec le public, les liens tissés entre les organisateurs sont aussi très enrichissants.

Dans une deuxième partie, nous aimerions revenir sur la Tunisie. La révolution tunisienne refait la une des médias suite à l’attribution du Nobel de la paix. Qu’est-ce qui a profondément changé en Tunisie avec cette révolution ?

On sentait de plus en plus que la population avait besoin de s’exprimer, de dire ce qu’elle pensait. C’est devenu incontournable. La société tunisienne et les jeunes qui ont mené la révolution n’étaient pas préparés à la démocratie. Il y a eu tout un apprentissage sur la vie politique, sur la manière d’exprimer ses choix et de débattre… La révolution c’est aussi voir les grands-mères suivre les débats politiques à la radio, au point que parfois les Tunisiens en ont par-dessus la tête. C’est un pays qui a trois mille ans d’histoire et de culture qui ont laissé des traces. La Tunisie est composée d’une population profondément humaniste, mais qui ne fut pas préparée à ce changement de culture politique et économique. Habitués à ce qu’on leur dise « ne fais pas ci, ne fais pas ça », les Tunisiens ont dû apprendre à se prendre en mains, à monter des entreprises, et cela va prendre du temps.

Comment vivez-vous la coexistence d’une société éprise de la solidarité internationale, ouverte sur les autres et sur le monde, et une société plus rigide vis-à-vis de l’intégration des populations issues de l’immigration ?

Je pense que les choses vont trop vite. Les gens n’ont pas le temps d’assimiler, non pas les personnes, mais ce qui se passe. Les grands de ce monde savaient bien qu’un jour ou l’autre, en ne faisant rien pour l’économie, cela allez arriver. Ils n’ont rien fait et aujourd’hui, ils nous laissent à notre propre sort. Ce en quoi je crois, c’est au peuple. J’ai entendu hier que des Libyens s’occupent eux-mêmes de couler les bateaux et d’arrêter les passeurs. Si ce genre d’information passe, et montre que les populations se battent, ça peut changer la donne dans l’esprit des gens. Aujourd’hui, on se retrouve dans une ambiance d’après-guerre avec des réfugiés qui longent les routes et les pleins chemins. L’Europe a le tort de ne pas avoir su avoir géré ses frontières. La responsabilité est au monde politique et économique. On a longtemps dit qu’il fallait les aider. Or trouver de l’argent pour les aider c’est un véritable parcours du combattant. Le désespoir fait qu’à un moment donné, il faut que des pays comme la Tunisie réussissent, qu’on ne les laisse pas tomber, afin que d’autres à côté se disent : si ici c’est possible, on reviendra au pays pour monter une économie. Il faut expliquer aux gens que c’est temporaire, et ne pas amener des réfugiés dans un village sans que personne ne soit au courant. On ne peut pas laisser faire ça. Il faudra du temps, expliquer aux gens. C’est une question de logique et de pédagogie.

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