Irréductibles gaulois : le nationalisme français trahi

Rien d’inhabituel ne s’est produit en France dimanche dernier, mis à part la montée de l’extrême droite. C’était un dimanche particulièrement ensoleillé pour un début de décembre. Une journée propice aux sorties en famille, pour aller flâner dans les marchés de Noël et débuter plus tôt ses achats pour les fêtes. C’était aussi un dimanche d’élections, en plein état d’urgence toujours en vigueur.

Par Omar Tarabay

Récemment, les 22 régions métropolitaines de France ont été fusionnées, prétendument afin d’optimiser l’efficacité de leur administration, de leurs dépenses publiques, et augmenter leur poids et importance vis-à-vis d’autres régions européennes ou internationales. 13 nouvelles régions ont ainsi émergé, résultant de fusions uniquement. Elles sont censées naître légalement le 1er janvier prochain. Ainsi, les électeurs ont été appelés à choisir la composition des nouveaux conseils régionaux.

Traditionnellement, les élections régionales sont caractérisées par un faible taux de participation. 
Une forme de dédain augmenté par la centralisation de la France. Et en dépit des efforts décentralisateurs de Paris, le pouvoir et le budget des régions restent faibles et la portée de leurs politiques économiques ou sociales, limitées.

Toutefois, la participation de dimanche, toute faible qu’elle était, se tenait entre 5 et 10 points au-dessus de celle des élections régionales précédentes, tournant ainsi autour des 50/55% au lieu de 40/45%. Le Front National est sorti victorieux de ce dernier scrutin, recevant le plus de votes au niveau national, dépassant légèrement Les Républicains (LR) et de loin, le Parti Socialiste (PS). Le FN est en tête dans six régions, et pourrait aisément en gagner deux (Nord-Picardie et PACA) ou trois (puisque le candidat PS se maintient au 2nd tour dans le Grand-Est).

Une fois n’est pas coutume, la hausse de la participation a favorisé le vote extrême, un vote qui généralement profite de l’abstention. Les personnes les plus modérées ayant la plus grande propension à ne pas voter. Finalement, le ras-le-bol de la population envers les élites dirigeant habituellement aura eu le dessus sur la patience des Français, les poussant au vote extrême. Un taux de chômage structurel et élevé, une économie poussive, une montée des inégalités sociales et de l’islamophobie, et ce qui est ressenti comme des attaques répétées envers les signes traditionnels de l’expression nationale française ; ce sont là certains des facteurs ayant laissé les Français sensibles à un discours nationaliste extrême.

Le FN estime que la laïcité n’est pas aussi strictement appliquée envers les musulmans que les chrétiens. Floutant par ailleurs la division entre les sphères publiques et privées, où la laïcité n’a pas à imposer des pratiques ou des comportements. Qu’une société privée vende des Corans, où mette en place des campagnes marketing centrées sur le ramadan n’est en aucun cas une transgression de la laïcité. Elle est révélatrice d’une plus grande importance démographique et économique des musulmans et c’est bien là le vrai problème du FN. Cependant, la présence d’une crèche dans une mairie, qui n’accueillerait pas un Menorah ou un signe musulman, pose un problème qui se situe, je dois l’avouer, sur une ligne floue et sensible. Le FN sait habilement manipuler un discours sur l’identité nationale, au risque de changer complètement le sens du concept de laïcité, concept derrière lequel il pense cacher facilement sa xénophobie. Certains de ses membres sont allés jusqu’à proclamer que, certes, la France est un pays laïc, mais elle est avant tout un pays de tradition gréco-romaine et chrétienne. Ainsi, ces valeurs, et peu importe le flou qui entoure ce que pourrait être des traditions gréco-romaines et chrétiennes, doivent être adoptées par les nouveaux arrivants et surtout, ne peuvent être remises en cause au nom de la laïcité. J’en resterai là sur ce révisionnisme historique opéré par le FN, ainsi que de son passéisme malsain.

Pour le second tour, rien n’est encore joué. Tout dépendra des stratégies LR et PS. Ensemble, les partis ‘traditionnels’ ont agrégé plus de la moitié des votes. S’ils peuvent travailler sur une stratégie commune, ils pourraient être à même de contrer le FN. À la lumière des premières réactions aux résultats, dimanche soir, cela est très peu probable à mon avis. Les programmes LR et PS sont différents, mais surtout, les leaders et équipes de ces partis sont peu habitués à gouverner en coalition. Couplé à cela un ego surdimensionné empoisonnant les têtes des élites politiques françaises, il est peu probable qu’une coalition, et encore moins une coalition viable au jour le jour puissent se concrétiser.

Dans deux régions cependant, le FN a agrégé plus de 40% des voix. Dans un Nord ravagé par le chômage et une PACA à fortes inégalités et immigration, le discours et les promesses du FN ont séduit. Le PS, qui est arrivé en troisième position dans ces régions, a retiré ses listes. Évidemment pour donner au LR une meilleure chance de contrer le FN. Plus probablement, nous nous dirigeons vers des triangulaires pour le deuxième tour., assurant ainsi au FN une victoire dans au moins six régions. D’autant qu’il n’est pas impossible que certains du LR puissent envisager une alliance avec le FN. En effet, entre la droitisation du LR et la dédiabolisation opérée par le FN, certaines de leurs personnalités se sont rapprochées. Et des accords sont donc possibles, quand bien même officiellement, toute forme d’alliance avec un parti, critiqué pour ses vues extrémistes, nationalistes et xénophobes, mais aussi pour son anti-républicanisme, est rejetée par le LR.

Quand bien même il y aurait une sensible augmentation de la participation dimanche prochain, ou une coopération entre le PS et le LR, le FN est en position de remporter au moins deux ou trois régions. C’est selon moi la préoccupation majeure, car cela donnerait au parti la possibilité d’acquérir, enfin, une expérience de gouvernement qui faisait cruellement défaut à ses cadres. Ce manque leur interdisait toute ambition présidentielle crédible. Cependant, s’ils venaient à contrôler six régions, le parti sera capable d’aligner une équipe gouvernementale complète, sinon pour 2017, sûrement pour 2022.

Dans ce cas de figure, nous ne pourrons plus qu’espérer que l’inexpérience des cadres du FN, leur absence de politiques économiques crédibles et la vacuité de leur discours nationaliste mêlant identité, race et religion, menaçant l’équilibre républicain, saura inciter les électeurs, légitimement en colère avec le « système », à voter pour d’autres formes, moins extrémistes, d’outsiders.

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