La potion pas si magique

Attentats du 11-Janvier et du 13-Novembre, contrôle des frontières, croissance molle, chômage qui repart à la hausse en octobre, commentateurs qui passent leur temps à rappeler aux Français à quel point le pays a perdu de sa superbe : nombreuses sont les raisons qui peuvent expliquer le repli identitaire s’accentuant dans l’Hexagone en ce moment, et le désintérêt profond des électeurs français pour les prochaines élections locales. Deux des régions où l’on votera dimanche 6 décembre, où le FN est quasi-assuré de l’emporter, semblent cependant montrer plus d’intérêt pour ces élections que les onze autres : le parti d’extrême-droite aurait-il trouvé la recette magique pour réenchanter les Français avec la politique ?

Par Anthony Gratschnar

Les sondages se succèdent et se confirment : le Front National est bien parti pour, à nouveau, battre des records lors des prochaines élections qui se dérouleront les 6 et 13 décembre prochains. Alors que, traditionnellement, les élections locales étaient rarement favorables au parti d’extrême-droite, les dernières élections municipales en 2014 ont montré que le parti de Marine Le Pen a réussi son ancrage local. Exit le temps où le FN ne pouvait se présenter que dans une minorité de communes ; le manque de candidats n’est plus un souci à présent (ce qui ne veut pas forcément dire qu’ils sont de qualité, bien au contraire : les exclusions de candidats FN racistes, xénophobes et homophobes ne font que se succéder). Exit le temps où voter FN était réservé à la France « tradi », pétainiste, néo-nazie, fasciste, etc. ; ce parti arrive maintenant à capter des voix bien au-delà de sa base historique : jeunes, cadres supérieurs, fonctionnaires, etc. Le parti, déjà populaire chez les séniors et les ouvriers, semble s’implanter et progresse parmi toutes les catégories socio-économiques comme cela a pu se voir lors des dernières élections.

Conséquence logique, le Front National, autrefois fort dans quelques régions seulement (Provence-Alpes-Côte-d’Azur, Nord-Pas-de-Calais et Picardie principalement), progresse depuis quelques mois partout en France. Les sondages lui promettent la victoire d’au moins deux régions (PACA et NPDCP), peut-être trois (Bourgogne-France-Comté), et, si le PS et le parti LR refusent le fameux front républicain, peut-être cinq. Pour Marine Le Pen, en gagner une, ce serait déjà « historique », alors cinq sur treize, imaginez-vous ! On pourra me reprocher de me baser sur des sondages ; je ne peux qu’acquiescer, mais, faute de mieux jusqu’à dimanche, plus question de tergiverser : le FN est bien devenu un parti à la fois local et national.

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L’infographie de la Voix du Nord (site internet) du 2 décembre a cela d’intéressant qu’elle montre les régions parmi lesquelles la campagne des élections donne le plus envie d’aller voter, et à quel point elle répond ou non aux attentes des électeurs. Plusieurs éléments sont à dégager : nationalement, moins d’un Français sur deux déclare avoir envie d’aller voter – ils sont bien plus nombreux en Nord-Pas-de-Calais-Picardie et en PACA (respectivement 56 et 57%), deux régions pourtant historiquement assez abstentionnistes : au premier tour des régionales de 2010, le NPDC affichait un taux d’abstention de 55,10% et la Picardie 54,43%, soit, pour la nouvelle super-région Nord-Pas-de-Calais-Picardie, une moyenne de 45,23% de participation. Pour la région PACA, dont les limites géographiques ne sont pas modifiées par la dernière réforme territoriale, le taux d’abstention était de 55,13%, soit un taux de participation de 44,87%. Même si avoir envie d’aller voter ne signifie pas a fortiori mettre un bulletin dans l’urne, il est pertinent de mettre en parallèle ces résultats ; on peut prédire ainsi que le taux de participation du 6 décembre prochain sera bien plus élevé qu’il ne l’a été en 2010 en PACA et NPDC + Picardie.

Outre le fait que ces deux régions aient plus envie d’aller voter que d’autres, en comparant les régions entre elles, on remarque aussi que les électeurs s’y sentent plus écoutés qu’ailleurs : c’est le cas pour un électeur sur deux, alors qu’ils ne sont que 40% dans certaines autres régions. Étrange, quand on sait que les élections régionales ont, globalement, assez peu d’incidence sur la vie des gens. Elles sont, certes, responsables de la gestion des lycées, des transports et de la vie économique locale, mais, dans un pays centralisé, ceux qui auront vraiment le pouvoir seront à Paris, pas à Lille ou à Marseille.

Dès lors, comment expliquer ce regain d’intérêt pour des élections qui, jusque là, ne parlaient guère aux électeurs, et particulièrement venant de ces régions ?

Il faut aller voir dans le contexte politique, économique et social. La France connaît un ralentissement économique depuis plusieurs années (quand elle n’atteint pas la récession), entraînant hausse de chômage et paupérisation de la société avec une classe ouvrière encore plus pauvre et une classe moyenne qui diminue. Politiquement, entre scandales, mensonges et désillusion des deux principaux partis politiques, les électeurs ont besoin de nouveauté. Nicolas Sarkozy l’a bien analysé en décidant de créer le partiLes Républicains, mais a failli à faire croire aux Français qu’il s’agissait d’un nouveau parti : peu ou prou, c’est l’UMP 2.0, avec un nom et un logo plus trendy. Génial. Le PS, lui, n’a tout simplement plus beaucoup de crédibilité tant le fossé entre l’idéologie du parti et l’attitude pragmatique du gouvernement et du Président est grand.

Alors que nombre de peuples européens se tournent vers des partis anti-crise d’extrême gauche ou de gauche non-libérale (Espagne, Grèce, Portugal, etc.), le parti qui semble répondre aux attentes des Français pour faire face aux défis que connaît le pays, c’est le Front National. Grâce à l’habilité de Marine Le Pen, le FN s’est mué d’un parti qui favorisait riches et capitaux (français, tout de même) en un parti défenseur des petites gens face aux méchants du « système » qui profitent d’eux et les exploitent. Pas question toutefois de s’aliéner les électeurs traditionnels du FN, idéologiquement racistes et plutôt libéraux économiquement. C’est ainsi qu’à une proposition empruntée du Programme commun de la gauche en 1981, comme l’a remarqué Pierre Gattaz, Président du MEDEF, se succède une autre sur l’allégement des impôts, sans aucune consistance ni logique, le but étant de plaire au maximum d’électeurs dans une démarche purement populiste et démagogue.

En présentant comme candidates les deux figures les plus populaires du parti, pour le NPDCP Marine Le Pen et, pour la région PACA, sa nièce, Marion Maréchal-Le Pen, le FN a intelligemment réussi plus facilement se faire entendre dans ces deux régions et même au niveau national. D’ailleurs, on ne parle que du Nord-Pas-de-Calais-Picardie dans la presse et à la télévision – et un peu de PACA –  ; mais les autres régions ? les autres candidats ? les autres enjeux ? les programmes ? On ne parle en rien de tout cela. Marine Le Pen a réussi à s’accaparer ces élections à un point rarement vu jusque-là ; on parle du Nord-Pas-de-Calais-Picardie à longueur de journée, et cela, les électeurs de la région apprécient beaucoup, eux, qui sont si souvent oubliés, si non spoliés, par Paris.

L’implantation du FN couleur « Marine » d’abord dans le Pas-de-Calais, département fortement touché par la désindustrialisation et le chômage, puis maintenant au niveau régional, là aussi en grande difficulté, est un excellent exemple d’habile mélange de manipulations, démagogie et populisme. « Marine », comme on l’appelle dans la région, tant elle a réussi à se présenter comme proche du peuple, alors qu’elle est née à Neuilly-sur-Seine dans une famille plus qu’aisée, est perçue comme « une star » (voir l’articule du Point du 2 décembre) qui va sauver les Français de tous leurs maux : le manque de logements (en donnant la priorité aux logements sociaux aux Français), le manque de nourriture (en augmentant les retraites et les bas salaires), le manque de sécurité (en fermant les frontières et en rétablissement la peine de mort). On parle bien ici de mesures à échelle nationale et nullement pour la région ; d’ailleurs, je doute que peu d’habitants connaissent le programme du FN pour le NPDCP ou le PACA. Mais qu’importe, même si MLP ne se sert en réalité de cette élection que comme un tremplin pour la présidentielle de 2017 et que la région lui importe peu, les électeurs sont heureux qu’on les plaigne et qu’on essaye de proposer des solutions à leurs problèmes.

Ces solutions semblent tellement couler de source pour ces électeurs qu’il ne peut y avoir qu’incompréhension envers les autres partis, qui, eux, sont en panne d’idées, à tel point que même le Premier ministre a abandonné ces deux régions au parti d’extrême-droite puisqu’il appelle, en off, à une fusion des listes PS et LR, alors que le premier tour n’a même pas eu lieu. Mais comment ne pas baisser les bras face à une population de plus en plus séduite par des idées, qui, il y a quelques années, effrayaient et faisaient défiler des millions de personnes dans les rues de tout l’Hexagone ? Entre un PS qui ne tente même plus de gagner la bataille des idées face au populisme et à la démagogie du FN, et un parti LR qui court après les électeurs de MPL, quitte à jouer dans la surenchère avec elle et à abandonner ses valeurs républicaines, les attentats du 11-Janvier et du 13-Novembre, la crise et le chômage, il n’est pas étonnant que le pays aille mal et que les citoyens aient besoin d’être rassurés. C’est une bonne nouvelle que dans certaines régions, on ait envie d’aller voter, qu’on se sente écouté, mais quelle tristesse que cela vienne de manipulations d’un parti d’extrême-droite, tout ça parce que, lui, a réussi à identifier ce besoin ; cette région, d’où je viens, ne doit pas se laisser berner par l’illusion et l’échec auxquels la condamne le FN. La potion magique de « Marinix» pour séduire les électeurs a l’air d’être bien préparée, mais attention aux ingrédients, et gare à l’indigestion.

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