Tinder : Ni ravissement, ni pessimisme

Ah, l’amour, la drague, les papillons dans le ventre, la légendaire interrogation du « m’a-t-il/elle regardé ? » lorsqu’on perçoit un potentiel futur alter ego. Mais aujourd’hui, l’humanité nous propose un plan B, et non des moindres : aujourd’hui l’amour on peut aussi le chercher sur l’écran de son téléphone portable. Et les possibilités sont multiples.

Par Claire-Marine Beha

Que celui qui n’a jamais testé le celldating sorte de cette salle ! C’est la grande love conquête 2.0, on est à l’aise, on ne se mouille pas, on peut même faire ça en direct de nos toilettes. On va au supermarché afin de se dégoter l’amour de sa vie ou l’inconnu de sa nuit. On veut être aimé, regardé, adulé, embrassé, mais là tout de suite maintenant, et si possible, il faudrait que l’être choisi corresponde à 75 % de nos critères. Minimum. Utilisé dans 196 pays et comptabilisant 26 millions de « matchs » par jour selon l’entreprise. Tinder est devenue incontournable.

De façon régulière, sporadique, sérieuse ou encore alcoolique… Qui n’a jamais pris un malin plaisir à swiper de parfaits inconnus, tantôt à droite, tantôt à gauche. Exit les sites où il fallait lire des présentations interminables afin de faire son choix sur un éventuel partenaire. Le but du jeu est d’être attrayant en un clin d’œil, un peu comme un produit dont on soignerait le marketing de vente. La génération Y cherche l’élu sur son cellulaire. L’élu, ou non d’ailleurs.

TINDER A TUÉ L’AMOUR

On parle de plus en plus des applications de rencontres telles que Tinder, Happn ou Grindr pour ne citer que celles-ci. Et on part très souvent du constat désolant qu’elles ont tué l’amour. Honnêtement, je ne pense pas. Lorsque l’on sort dans les bars, les rencontres ne sont-elles pas également toutes aussi superficielles et basées sur le physique ? Du moins, dans un premier temps. Si Tinder offre un témoignage plutôt explicite des côtés narcissiques et ultra-connectés de l’air du temps, elle ne signifie en aucun cas que la génération Y a tué l’amour et le romantisme. On accuse Tinder d’avoir décomplexé le coup d’un soir. Oui et puis non, à y penser deux fois. Tinder n’a rien inventé ! J’ai le goût de dire que maintenant, il n’y a plus qu’à regarder son cellulaire, au lieu de se brancher sur Adopte Un Mec ou de traîner en soirée. Il est là, le vrai changement : on ose sans complexe, et surtout sans grand effort, se dénicher le compagnon nocturne adéquat en lui soumettant son projet par message en deux secondes.

De façon unanime, il est bien trop difficile de porter un jugement et de trancher si cela est bien ou non. On se sent un peu au bar, mais chez soi. Parfois on se parle avec des punchlines rigolotes, parfois ce sont des gros lourds qui viennent directement nous aborder avec des tournures de phrases fort malaisantes, et parfois on ne se parle pas du tout ! Si l’un des deux matché n’amorce pas la discussion, rien ne se fera. Un peu comme un coup d’œil qu’on jetterait à un inconnu attirant, mais sans aller lui parler.

Au contraire, Tinder a bien des défauts, mais il n’a pas tué la romance, je vous promets. Il la facilite même sûrement pour les plus timides. Le facteur timidité permet d’être grandement écarté grâce au processus. Les complexés, les embarrassés, les anxieux, oseront aborder plus de personnes sur le portail virtuel. Et c’est très bien.

Benjamin Child

Les belles rencontres peuvent également se faire en ligne, pourquoi pas. On achète bien des vêtements, des livres, des billets d’avions et de la nourriture sur l’internet. Autant vivre son siècle à fond ! Si l’on fait fi des pénibles qui nous tapent sur les nerfs avec leurs compliments sexistes, vulgaires ou inappropriés, on peut probablement trouver des personnes intéressantes. C’est même certain. L’opportunisme de l’application est sans égal : rencontrer des personnes que vous n’auriez sans doute jamais eu l’occasion d’aborder alors qu’elles vivent à deux blocs de chez vous.

Vous risquez néanmoins de tomber sur beaucoup de poètes du one night stand, cela dit. Si tel est l’objectif de votre visite sur l’application : c’est correct. Sinon, vous êtes prévenu.

Certains trouveront le choix de personnes à draguer immense et excitant, moi je trouve plutôt que cela facilite l’effet « seconde vie » qui reste dangereux et malsain.

Ce que le bar a et que les applications n’ont pas : la force du réel. Le pouvoir de capter un charme, de déceler un rictus agréable, de se fier à la première impression afin de savoir si cette personne « vaut le coup » de la discussion ou non.

Je déplore donc malgré tout l’effet pervers qui en découle, l’effet pervers du fictif. Mais loin d’être propre au celldating, la fuite dans le virtuel reste un enjeu plus global pour nous autres, enfants bercés à la game boy qui ont grandi avec des ordinateurs de plus en plus performants.

Il existe une espèce de schizophrénie de la drague : la vie virtuelle et la vie réelle semblent pouvoir se compartimenter sans problème. Certains trouveront le choix de personnes à draguer immense et excitant, moi je trouve plutôt que cela facilite l’effet « seconde vie » qui reste dangereux et malsain.

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L’autre petit hic : on a l’impression de traiter ces inconnus comme du bétail. Quelle image cela renvoie-t-il en terme de respect d’autrui ? Le choix est si rapide qu’il n’y a plus de place pour le bénéfice du doute. On juge sur l’apparence, point barre. Et on zappe très rapidement. Après avoir pris nos plus beaux selfies, il faut à présent obtenir la confirmation que notre aspect plaît, comme pour flatter encore plus cet ego virtuel que nous nourrissons un peu chaque jour. Sauf que si certains se contenteront de cet aspect esthétique de la chose, il serait bien bête d’oublier que l’essentiel d’un vrai et bon crush c’est… tout le reste.

Les applications comme Tinder ou Happn, nous donnent l’impression de pouvoir draguer tout le monde : on parle à six personnes à la fois et en réalité, on est seul devant son petit écran. Alors doit-on faire la grève du celldating et militer pour la philosophie In Real Life à tout prix ? Pas nécessairement. Je suis partisane des rencontres fortuites, des jolis rendez-vous en face à face, mais tout comme Facebook, Tinder est devenu un inéluctable de notre génération. Il faut vivre avec ces nouveaux codes. C’est un jeu. Mais gardez en tête qu’il vaut mieux qu’à minuit Tinderella rentre à la maison, plutôt que de se faire absorber par trop de relations fictionnelles et chimériques.

Néanmoins… Ai-je le droit d’être encore un peu sceptique face à cela, et de regarder les gens dans les yeux, dans la rue ?

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