The Typewriter Interview : Que ressentent les musulmans face aux attentats ?

Que ressentent les musulmans face aux attentats de cette année ? Comment vivent-ils la déferlante médiatique qu’il y a eu sur leur communauté suite aux événements ? J’ai voulu aujourd’hui en parler à un musulman, Saïd, 22 ans, en école de commerce à Lyon.

Propos recueillis par Pierre Musard en novembre 2015

Photo article Pierre Musard

Pierre : Bonjour Saïd, vous êtes donc français et musulman, quel âge avez-vous ?

Saïd : 22 ans

Pierre : Vous êtes né dans la religion musulmane ?

Saïd : C’est ça.

Pierre : Déjà, comment ressentez-vous votre place en tant que musulman ?

Saïd : c’est une ambiance fraternelle avant tout, c’est vraiment quand on a besoin l’un de l’autre, vraiment, on est là l’un pour l’autre. Même si on ne se connaît pas, il suffit que l’autre voie que l’autre est musulman pour que direct il y ait un sourire, un contact qui se créé.

Pierre : Et comment définiriez-vous le regard des Français en général avant les différents événements ayant eu lieu cette année ? Avant même le 11 janvier et Charlie Hebdo ?

Saïd : Avant, ça a toujours été, hein, c’était comme ça tout le temps ! On savait bien que c’était le racisme, il y en a toujours eu, on faisait avec, je n’ai jamais été stigmatisé, dans mes connaissances, ma famille, non plus. Mais au niveau du travail… J’ai senti qu’il y avait une certaine différence, surtout au niveau des classes de travail. Par exemple, j’ai l’impression que c’est plutôt normal de voir une personne étrangère, noire ou arabe, dans des classes de métier moins importantes. Par exemple pour mon enseigne [ndlr Saïd est actuellement employé dans une enseigne automobile], il y a trois mécaniciens d’origine étrangère et deux d’origine française, vraiment européens.

Je pense que par rapport à l’éducation qu’il y a eu dans les générations précédentes il n’y a pas eu une volonté de se diriger vers les métiers de prestiges et de diplômes. Par contre, ma génération, les 90, 2000 on a compris qu’il fallait travailler, donner une bonne image de soi, montrer qu’on avait un bon comportement, une bonne envie de s’intégrer,et du coup il y avait une bonne évolution de ce côté-là.

Après, voilà, après les événements, forcément, on a eu Charlie Hebdo et… On a senti que là, on a eu une sorte de méfiance d’une partie des Français qui doutait, qui gangrénée par une partie d’extrémismes français qui poussait par la peur, a installé une méfiance face aux étrangers. Il y a eu une fêlure aux niveaux des relations entre français et musulmans. Ensuite, avec ce qui s’est passé le vendredi 13, lors des attentats, on a vraiment senti que, les citoyens français, maghrébins, amérindiens, asiatiques, ce que tu veux, on comprit vraiment que ces extrémistes terroristes n’avaient pas de cibles précises, qu’ils pouvaient tuer n’importe qui, sans distinction d’origine, de culture. Et ainsi, que l’Islam n’avait rien à voir avec ça !

Maintenant on est dans une société où les musulmans, les Arabes, les noirs, les chinois, on est partout, chacun a sa culture, on a tous des cultures différentes, on se côtoie tous, on communique tous ensemble, on a tous une connaissance maghrébine ou centre africain autour de nous. Et je pense qu’ils ont compris la différence entre terroristes et Islam. On a vu aussi que des extrémismes, quand je dis extrémistes, je veux dire chrétiens, musulman, de tout, il y en avait partout. Et avec cette connaissance de cause, les gens ont vu qu’il y avait une réelle différence entre eux ceux qui appliquaient leurs religions comme les pratiquants tels qu’il y en a depuis des millénaires, normaux, intégrés, voilà.

Pierre : Est-ce que ton regard vis-à-vis de l’Islam a changé depuis les événements ?

Saïd : Non, étant moi-même musulman, je sais très bien que ces gens ne sont pas musulmans et qu’ils n’ont rien à voir avec l’Islam. C’est aussi pour ça en gros que quand on parle de terrorisme, quand on parle de groupe islamiste, c’est limite une provocation envers moi. Moi je n’associe en rien l’Islam à ses gens.

Pierre : Donc pour vous, dire que ces gens, les terroristes, sont musulmans, c’est comme un affront ?

Saïd : Voilà oui, c’est aussi comme si un chrétien pédophile faisait de tous les chrétiens des pédophiles. C’est presque une humiliation, alors que n’importe quel musulman, si vous lui demandez si manger du porc devant lui ça le dérange. Il vous dira que non… Certes moi je suis contre le fait de manger du porc, tu vois, mais ce n’est pas pour autant que je vais frapper cette personne et lui dire qu’il ne faut pas manger du porc ! Mais ce n’est pas pour autant que je vais l’insulter.

Car elle a eu une éducation comme telle que c’est comme cela pour elle. Après moi je suis né dans une religion où je dois convertir les gens, certes, mais que si je vois que cette personne je peux la faire me rallier à la religion, qu’il y a une cause qu’en moi je trouve juste, bien sûr que je vais le faire ! Mais tout en gardant ce système de société de vie commune, dans le sens où si cette personne veut faire telle chose, ce n’est pas à moi d’intervenir. Moi je ne suis là que pour faire passer un message, un message de paix bien sûr, d’amour et de force communautaires. S’il est bien pris, tant mieux pour moi et pour la personne, s’il est mal pris, la personne va continuer sa vie. Ce n’est pas pour autant que je vais la poursuivre, la pourchasser. Si elle a besoin de moi pour apprendre la religion, je le faisais, mais après je ne vais pas la forcer, je ne lui en voudrais pas.

Pierre : Et par rapport aux événements du 13 novembre, comment trouvez-vous que la société ait géré la situation ?

Saïd : Au début je dirais mal, par ce que j’ai entendu trop souvent dans les journaux, à la télévision, le mot islamiste, ou l’état islamique, ou même, le mot Islam se rapprocher à ces gens, et ça c’est quelque chose de terrible qui ne pourra que diviser la société. Je veux dire que si les gens, quand ils regardent la première chaîne d’infos de France, ils voient le mot islamiste s’associer à un groupe qui dans leur pays représente plusieurs millions d’habitants, ça va forcément créer des distances. Certes on doit être 2 ou 3 millions de musulmans en France, imaginez si ces 2 ou 3 millions sont stigmatisés, le chaos que ça peut créer, c’est terrible ! Les médias utilisent des mots super dangereux aujourd’hui. Il y a des trucs, c’est de l’irresponsabilité totale ! C’est instaurer une peur de l’autre. Une peur qui ne pourrait que désunir les gens.

Mais, les gens ont vraiment bien compris que ces groupes n’avaient rien à voir avec l’Islam et ça, ça m’a rendu super heureux !

Pierre : Et comment avez-vous trouvé les interventions des représentants de la communauté musulmane dans les médias ?

Saïd : Il y en a un, c’est Mohamed Chirani, car il a donné une bonne image de l’Islam, il a fait une distinction, c’était sur BFM. Après les autres… Moyen quoi… Et pour les non-musulmans, je pense qu’une personne qui a de l’influence doit savoir qu’elle est écoutée. Elle doit pouvoir peser ses paroles, peser, c’est vraiment un mot important. Car des mots, des phrases, des paroles peuvent avoir de grandes répercussions.

Je prends l’exemple le plus connu, quand je dis que Marine Le Pen, quand sur son Facebook il y 800 000 abonnés, si elle dit Islam, Islamiste, si les gens suivent et écoutent, si ils croient que c’est vraiment l’Islam qui est la cause de cette terreur, ils vont vraiment la croire.

Alors que non, pas du tout… En Islam, le seul combat qu’on a le droit de mener, c’est avec la parole. C’est rallier les gens avec les paroles, les preuves de la véracité de notre religion, ça ne va pas plus loin. Dans notre religion, personne n’a le droit de décider de vie ou de mort sur telle ou telle personne ! Ça ne se fait pas !

Pierre : Du coup, quelles sont vos sources d’informations ?

Saïd : Bien, si j’entends parler d’un événement je regarde un peu la télé et je fais mes recherches par moi-même, sur Internet, partout. Après comme tous les jeunes de mon âge, j’aime le sport, le foot, voilà quoi (rires).

Pierre : Justement, en parlant des jeunes, on entend de partout que les jeunes ne se sentent pas français. Qu’est-ce qui vous fait aimer être français ?

Saïd : Ce qui me fait aimer être français, c’est déjà le fait d’être français ! Et puis de vivre dans cette société multiculturelle, je pense que c’est un des seuls pays où tu peux manger chinois, tu peux manger indien, tu peux manger américain, des donuts, ce que tu veux, sans soucis. C’est un pays qui a réussi à réunir ces différentes cultures et qui à réussi à donner une certaine égalité dans la réussite à ses jeunes. Et quand je dis les jeunes, c’est vraiment à tous ses jeunes. Après certes, je ne vais pas faire le faux, je sais très bien que les personnes qui disent qu’ils ne sont pas français ont rencontré des conseillers d’orientation qui ont dit qu’ils ne réussiraient pas, ou des profs qui ont pu instaurer un certain malaise, face à certains aspects de l’éducation nationale ou autres.

Après, pour moi il faut toujours voir le bien. L’éducation elle est gratuite, c’est quand même énorme ! On nous donne les moyens de réussir. Si j’échoue, je n’en voudrais qu’à moi-même. L’éducation elle est faite à un groupe, pas qu’à moi-même.

Pour moi ceux qui se disent ne pas être français se sont arrêtés à quelques faits contre eux et ont ressassé ces faits et ont échoué.

Mais ce n’est même pas trop tard, on a la possibilité de faire des formations. À n’importe quel âge. C’est ça aussi qui me fait apprécier d’être français. On a tous ses clefs, peu importe qui on est. Et ceux-là qui se disent non français, je pense qu’ils ont trop été endoctrinés par d’autres, c’est comme une forme de propagande terroriste. On ressasse un mal, encore, encore, et encore, on nous fait croire que cette société n’est pas la nôtre, alors que si ! C’est une forme de radicalisation sociale

Pierre : Merci beaucoup Saïd pour vos réponses. Une dernière chose, si vous aviez le pouvoir de faire en sorte de parler au monde entier et qu’il obéisse aveuglément à vos propos, vous diriez quoi ?

Saïd : Convertissez-vous ! Je plaisante, je ne vais pas le dire ! Je leur dirai de vérifier leurs sources, que les gens prennent vraiment le temps de comprendre et d’analyser l’info, de ne jamais s’arrêter à un avis. Je pense vraiment que c’est ça qui est important. Il faut prendre le temps de s’arrêter, de regarder autour de soi de le faire bien et de ne pas s’arrêter à deux ou trois opinions fausses.

Suite à cet entretien, j’en ai déduit que les médias qui nous parlent sans cesse du rejet des jeunes musulmans face à notre société sont bien loin de la vérité. Après je ne veux pas faire d’un cas une généralité. Mais ce genre de conversation, vous pourriez l’avoir avec n’importe quel musulman et vous en arriveriez au même point.

Mais alors, nous sommes en mesure de nous poser une question. Pourquoi les grands médias traditionnels nous incitent-ils à avoir peur de tout le monde ?

Note de l’éditeur: L’invitation au dialogue de Pierre Musard résonne encore plus alors que l’on a passé la date des un an des attaques de Charlie Hebdo et de l’Hyper Kasher. Les 9 et 10 janvier dernier, les mosquées de France organisaient des portes ouvertes et invitaient tous les Français à découvrir les lieux de culte de leurs concitoyens musulmans.  Si le dialogue seul ne saurais vaincre Daesh, il évitera probablement que nos sociétés ne se retournent contre elles-mêmes. Une victoire pour le véritable ennemi, qui reste l’obscurantisme et la barbarie et non pas les pratiquants d’une religion. 

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