Après l’expatriation, le choc du retour

Partir s’établir à l’étranger pendant quelques mois ou quelques années, c’est un gros travail de planification. Mais si la chose la plus ardue était en fait de revenir au pays ?

Par Marie-Pier Mercier – Crédits photos Marie-Pier Mercier

Est-il normal que les retours soient si difficiles ? Que se passe-t-il après avoir vécu sur un autre continent ? Après avoir rencontré des inconnus qui sont maintenant tes « best mates » et dont tu ne peux plus te passer, après avoir fait l’amour sans lendemain avec un joli étranger rencontré en voyages solo, être finalement tombée amoureuse si fort d’un garçon qui vit beaucoup trop loin de chez toi, et après avoir mordu dans la vie à pleine dents ?

Partir vivre à l’étranger, c’est souvent l’expérience d’une vie. En tout cas, pour moi, ça l’a été. Voyager, c’est sortir de sa zone de confort et être stimulé par la nouveauté au quotidien. C’est être comme une éponge et absorber tout ce qui se passe autour de soi. Alors, revenir à la maison c’est souvent synonyme de tomber de son nuage et de devoir se réadapter. C’est tomber en pleine face contre le gravier et se faire mal. Ça fait des bleus et parfois ça saigne et ça fait même quelques cicatrices…

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L’aventure

Je suis une «impat». Terme que j’aime bien utiliser, et qui désigne un-e expatrié-e revenant dans son pays d’origine. J’ai quitté le Québec en 2014 afin de m’établir dans la magnifique ville de Londres en Angleterre pour finalement terminer mon périple en Australie un an et demi plus tard, après avoir «faller in love» avec un grand garçon parlant avec un «sexy accent» de « Down Under ». Ça faisait des années que j’écoutais la chanson Land Down Under de Man at work, mais c’est quand tu rencontres le fameux gars de six foot four, full of muscles who gives you a vegemite sandwich que la chanson prend tout son sens !

Bref, j’ai quitté mon emploi d’avocate, j’ai vendu mes meubles, vendu ma voiture, sous-loué mon appart afin d’aller vivre l’expérience de ma vie de l’autre côté de l’océan. J’étais célibataire, je n’aimais pas particulièrement mon emploi, j’avais 25 ans, c’était maintenant ou jamais. Rien n’allait à l’encontre de mon départ.

Plusieurs pensaient que je fuyais la réalité. Des personnes peuvent rester au même endroit pendant des années, dans une vie qu’ils n’aiment pas et qui n’ont pas choisie, par peur du changement. Ça, c’est être en fuite. Voyager permet une introspection, un miroir de soi qui impose un regard intérieur et des remises en question. Tout le contraire d’une fuite. Donc, par une belle soirée de janvier, je suis partie avec mes trois valises et mon courage, sans jamais regarder en arrière. J’étais certaine de ma décision et je l’assumais à 100%.

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Il y a de bonnes chances pour un-e « impat » de revenir à la maison avec un choc culturel

Aujourd’hui, cela fait 1 an que je suis de retour au pays et laissez-moi vous dire que je ne suis pas totalement guérie, mais une chose est certaine, je vais beaucoup mieux.

En effet, il y a de bonnes chances pour un-e «impat» de revenir à la maison avec un choc culturel. Plusieurs pensent que le plus grand choc est au moment du départ, mais en réalité on réalise qu’il est, plus souvent qu’autrement, au retour.

Il est important de mentionner que pour environ la moitié des voyageurs, le retour se fait sans problème et la réadaptation est plutôt facile. Pour l’autre moitié, la réinsertion est plus difficile, ce qui entraîne parfois une certaine détresse. C’est en tout cas ce qu’affirme l’étude de Marcel Bernier, psychologue au Centre d’aide aux étudiants de l’Université Laval à Québec, qui étudie la question de l’adaptation après un long séjour à l’étranger. J’ai récemment lu son étude et j’ai l’impression qu’il m’a utilisée comme cobaye dans ses recherches. Je me reconnais dans absolument tout ce qu’il dit. C’est fascinant.

La lune de miel

Revenir au bercail c’est le retour aux habitudes, c’est l’arrivée des questionnements multiples, mais c’est aussi retrouver ses proches. Les premiers jours et mêmes les premières semaines sont souvent très positives pour l’ «impat». Le retour, c’est «la lune de miel», souligne M. Bernier. « C’est l’étape où on reprend contact avec les endroits, les choses et les personnes qui nous ont manqués ». Pour ma part, j’ai mangé une poutine Ashton avant même d’avoir traversé le Pont Pierre-Laporte lors de mon retour à Québec. J’ai demandé à ma mère de me cuisiner mes plats préférés, j’ai revisité mes restaurants favoris, et surtout, j’ai parlé dans ma propre langue après avoir parlé l’anglais pendant un an et demi.

À ce moment, le routard est la vedette de son entourage. Tout le monde est intéressé à entendre parler de son histoire et de ce qu’il a vécu. N’étant pas installée de façon stable quelque part, il n’est pas confronté à certaines réalités de la vie et il remet les décisions à plus tard. C’est ce que j’ai fait. J’ai mis plein de questions importantes dans un compartiment serré à clé de mon cerveau afin de ne pas affronter la réalité toute suite. Je n’étais pas prête.

Le choc

Plus le temps passe, moins les gens s’intéressent à tes histoires et la réalité refait surface.

La magie est passée. L’ «impat» se sent «home sick» à la maison, parce qu’il ne se sent plus vraiment chez lui dans sa ville natale. Il ne se sent pas chez lui ailleurs non plus de toute façon. Il a de la difficulté à savoir qui il est, et ce qu’il attend maintenant de la vie. «Il a tendance à glorifier ses souvenirs, même les plus anodins. Il idéalise l’endroit d’où il revient, ce qui va l’amener à douter de lui, de ses valeurs et de sa façon de vivre» mentionne M. Bernier.

L’impat hésite entre rester ou repartir, puisque partir est bien plus stimulant selon lui.

L’ «impat» n’est plus convaincu que le chemin de vie qu’il s’était tracé avant de partir est toujours celui qu’il désire. Il remet ses choix amoureux et ses choix de carrières en question. Il hésite entre rester ou repartir, puisque partir est bien plus stimulant selon lui. Pendant qu’il souffre et se questionne, tout le monde croit qu’il va bien et que pour lui, la vie a repris son cours normal.

C’est exactement comment je me suis sentie lorsque j’ai dû affronter la réalité. Je ne savais plus qui j’étais et avec qui je voulais passer du temps puisque je sentais que j’étais la seule comme moi. Mes idéaux et mes buts de vie avaient changé. Je n’étais plus la même. J’avais vu du pays, mais j’avais l’impression qu’à la maison, le reste du monde était resté le même et avait peu évolué. Les seules choses distinctes étaient que mes amies célibataires étaient devenues en couple et que mes amies déjà en couple étaient devenues enceintes ou mariées. C’est comme si je vivais en marge du reste du monde. C’est comme si je n’étais plus à ma place.

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La réinsertion

«À l’étranger, nous sommes différents : plus ouverts, curieux, sociables. Au retour, ces dispositions tombent à plat. Nos perceptions et nos valeurs peuvent changer. Et c’est cette rencontre avec nous-mêmes qui est parfois difficile à accepter», ajoute M. Bernier.

Plusieurs ont tendance à vouloir repartir, afin de revivre l’euphorie que procure l’état d’être ailleurs. Le retour de voyage, c’est comme une rupture amoureuse. Cela peut faire du bien d’avoir une relation temporaire pour passer à autre chose, mais il est préférable de régler cette première séparation avant de se lancer dans une autre liaison. Pour ma part, je pense que cela fait seulement quelques mois que j’ai arrêté de regarder des emplois à l’étranger ou seulement de chercher des bonnes excuses pour aller m’établir ailleurs encore une fois.

La déprime du retour est une émotion comme les autres et une étape qui fait partie de l’expérience du voyage.

Mais la déprime du retour est tout à fait normale et il ne faut pas s’en inquiéter outre mesure. C’est une émotion comme les autres et une étape qui fait partie de l’expérience du voyage. Il faut prendre le temps de la vivre. Le temps nécessaire avant de se sentir revenu est très variable et peut aller d’un à dix-huit mois selon Marcel Bernier.

Ainsi, sans renier ma fabuleuse expérience, j’ai lentement perdu l’envie vitale de repartir. C’est doucement et sans que je m’en aperçoive que la réintégration s’est installée et que la déprime s’est dissipée. Aujourd’hui, je suis moins nostalgique et moins triste quand je repense à mon aventure outre-mer. J’ai plutôt un sentiment de gratitude et de fierté. Le monde qui m’entoure m’est redevenu familier. Je me suis organisé une vie qui me convient avec tout le bagage que j’ai ramené avec moi. J’ai déménagé à Montréal, j’ai changé de domaine de carrière. Mon attitude est plus objective et détachée face aux souvenirs de mon périple et je retrouve un intérêt pour des sujets qui n’ont aucun lien avec le fait de partir l’étranger.

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Ainsi, un jour, quelque part entre le premier et le dix-huitième mois suite à son retour, l’ «impat» se sentira revivre dans le moment présent et en harmonie avec le fait de parfois penser à un monde qui était, il n’a pas si longtemps, le monde qu’il s’était lui-même créé. C’est un décalage important et subtil qui fera en sorte qu’il aura enfin le sentiment d’être revenu chez lui.

La distance, le temps, les nouvelles valeurs et les intérêts ont des répercussions dans les relations; ça rapproche, comme ça peut malheureusement éloigner. Je fais donc en sorte de faire des rencontres que je trouve stimulantes et je m’entoure de personnes que j’aime et qui me font du bien. De plus, tenter de voir ma propre ville comme une destination à découvrir, et le fait de garder cette ouverture du voyageur chez moi fait partie de mon processus de réintégration.

Montréal est une ville qui accueille des personnes de partout dans le monde. Il suffit parfois de marcher jusqu’à l’épicerie pour se sentir ailleurs. Essayer de vivre son voyage à la maison, avec la même ouverture et le même état d’esprit qu’à l’étranger, c’est ça l’idée.

Parce qu’il ne faut pas oublier que l’aventure, ce n’est point un endroit, mais un moment.

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