Montréal, ville singulière

La métropole grouillante de vie, petit bout d’Europe américanisé, à l’ambiance à la fois détendue, artsy et sophistiquée, a atteint un statut quasi mythique. En quoi est-elle si différente des autres villes ?

Par Marie-Pier Mercier

Pourquoi Montréal est unique ? En raison de son multiculturalisme ? La plupart des grandes villes du monde le sont. C’est le cas de Paris, Londres, Toronto, Los Angeles, Sydney, Hong Kong. En fait, ce qui rend Montréal unique c’est qu’elle est construite sur deux grands groupes linguistiques et culturels qui ne font qu’un ; les francophones, majoritaires, et les anglophones.

Parler deux langues, à la fois

Montréal est la somme de toutes sortes de contradictions, dont la coexistence entre le français et l’anglais, qui font d’elle l’une des villes les plus originales de la planète. Elle est l’une des très rares villes bilingues au monde, où la plupart des gens fonctionnent et communiquent en français et en anglais, d’où le fameux « Bonjour, Hi ! » dans les boutiques et les restaurants. Ce que je trouve fascinant avec Montréal c’est qu’une partie de la population passe du français à l’anglais dans leurs conversations comme je change de poste à la télévision. Il m’arrive souvent de marcher dans les rues et d’entendre un enfant parler anglais pour ensuite l’entendre affirmer quelque chose dans un français bien québécois. Ça me fait sourire à chaque fois !

Ici, on s’amuse à mélanger les langues. Ce qui est beau avec Montréal, c’est qu’elle sort de la norme justement !

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C’est la même chose lorsque je rencontre des anglo-montréalais. Évidemment, on est tous les deux plus à l’aise dans notre langue maternelle, mais ça ne nous empêche pas de communiquer, puisque nous comprenons et parlons chacun la première langue de l’autre. Je pose des questions ou réponds en français quand l’autre fait la même chose en anglais. Ces conversations laissent souvent place au franglais, le franglais s’étant imposé comme le langage d’une jeunesse immergée dans la culture américaine.

Ce phénomène est tout à fait normal, Montréal est une ville bilingue, alors pourquoi pas exprimer sa façon de penser avec les expressions et la langue qui convient le mieux à ses propos? Ici, on s’amuse à mélanger les langues, mais cela ne veut pas dire que le français soit menacé. L’unilinguisme, c’est la norme. Ce qui est beau avec Montréal, c’est qu’elle sort de la norme justement ! Personnellement, je trouve ça plutôt « cool » ! On ne peut pas dire qu’on voit ça souvent ailleurs.

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Je suis toujours surprise de voir à quel point les anglophones de Montréal parlent bien le français. Je trouve ça même plutôt sexy. Je l’avoue, j’ai un faible ! Je ne suis pas originaire de Montréal ; avant d’y déménager, je pensais que les anglophones de la métropole ne savaient peu ou pas parler notre langue. J’avais tort. La plupart des jeunes anglophones de moins de trente ans sont bilingues. Il faut dire que ceux qui vivent ici depuis leur enfance ont fréquenté des écoles primaires et secondaires francophones en raison des dispositions de la loi 101.

La loi 101 a été adoptée en 1977 et définit les droits linguistiques de tous les citoyens québécois faisant du français la langue officielle de la province. En effet, les dispositions régissant la langue de l’enseignement ont eu un important impact social, faisant en sorte que la très grande majorité des immigrants, jusqu’alors acculturés dans la langue anglaise, sont aujourd’hui scolarisés en français. Par le fait même, cela s’applique également aux réfugiés syriens arrivés au Québec récemment, sujet vif dans l’actualité depuis les derniers mois. Ces obligations s’appliquent donc aux enfants réfugiés. D’ailleurs, les adultes ont également l’engagement d’apprendre le français lorsqu’ils s’installent ici.

Quelques chiffres du bilinguisme

57,7% de la population montréalaise est bilingue (Sondage CROP).

Une forte majorité de la population montréalaise estime que leur ville n’est ni francophone ni anglophone, mais bilingue, selon un sondage CROP. Cette enquête, menée du 11 au 15 octobre 2013 auprès de 1001 internautes montréalais, révèle qu’un tiers des francophones affirme qu’ils vivent dans une ville francophone, contre 67 % qui estiment que leur ville est bilingue.

Pour ce qui est des non-francophones, seulement 11% d’entre eux jugent que Montréal est une ville francophone, contre 89% qui croient qu’elle est bilingue. Le vice président de CROP, Youri Rivest, précise que « la question posée ne porte pas sur les souhaits ou sur les idées politiques des Montréalais. Ce qu’on a mesuré, c’est ce que les gens constatent ». Il ajoute que la ville est bâtie par des francophones et des anglophones. Selon lui, la présence des deux communautés fait maintenant partie de l’identité de Montréal.

Un sondage de Statistique Canada mené par la Ville de Montréal en 2011 confirmait déjà que la métropole demeure majoritairement bilingue, plutôt qu’unilingue francophone ou anglophone. En effet, 57,7% de la population est bilingue contre 28% francophone, 11,8% anglophone et 2,5% allophone. (Au Canada, un allophone est un résident, souvent issu de l’immigration, dont la langue maternelle n’est ni le français, ni l’anglais).

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Un atout incontestable

Le bilinguisme de la métropole lui donne un avantage compétitif sur la scène internationale et contribue à ses nombreux succès économiques : dans l’industrie des communications ou dans le domaine des technologies de l’information.

Ainsi, Montréal réussit à attirer à la fois des entreprises européennes, françaises et américaines. C’est le cas d’Ubisoft Montréal, un studio de développement de jeux vidéo canadien, appartenant à l’éditeur français Ubisoft. L’utilisation du français et de l’anglais à Montréal et la proximité du marché des États-Unis comptent parmi les raisons qui ont poussé l’éditeur à ouvrir le studio dans la métropole québécoise. « Le Grand Montréal se classe parmi les plus importantes métropoles hi-tech d’Amérique du Nord, selon l’entreprise elle-même. Pour les studios de jeux, avoir accès à des développeurs bien formés, expérimentés et multilingues est un avantage essentiel. »

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Son identité s’exprime également à travers le domaine artistique et culturel avec le théâtre, la musique, la littérature et le cinéma. On remarque depuis plusieurs années que la création anglo-montréalaise enrichit Montréal et tout le Québec. Je pense que sans cette rencontre des cultures francophones et anglophones, Montréal n’aurait pas son image de marque de ville branchée. Elle est un centre de création unique en Amérique du Nord ! Son offre culturelle représente un fort potentiel économique et par le fait même, un incontournable pour les touristes canadiens et internationaux !

Le bilinguisme à Montréal accroit également sa vie intellectuelle qui s’inspire de deux traditions bien distinctes. Le Montréalais peut décider de puiser dans celle qu’il désire ou de les manier à sa guise. On le voit par la présence d’universités francophones et d’universités anglophones, des services de santé, des lieux culturels ou de différents quartiers au sein de la métropole. Il en a pour tous les goûts. Force est de constater que malgré le fait qu’une institution ou un quartier soit étiqueté « plus français » ou « plus anglais », le Montréalais pourra dans la quasi-totalité des cas, se faire servir dans la langue de son choix.

Des contradictions embellissantes 

Moins prétentieuse que Paris, plus détendue que New York, plus créative que Toronto, Montréal, quand on y débarque, on tombe tout de suite sous le charme de son art de vivre unique qui mêle bonne humeur, accessibilité, cosmopolitisme et culture grâce à son ouverture d’esprit et son bilinguisme.

Le mot bilinguisme fait souvent ciller certains québécois francophones, puisqu’institutionnellement, Montréal est une ville de langue française.

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La coexistence des deux langues permet à Montréal d’être plusieurs choses à la fois. Elle est à l’aise dans le Commonwealth, le Canada étant une ancienne colonie britannique, et s’inscrit aussi dans la francophonie, d’où ses proches relations avec la France. Le mot bilinguisme fait souvent ciller certains québécois francophones, puisqu’institutionnellement, Montréal est une ville de langue française. La dualité entre les deux langues a été, et reste, une source de tensions à Montréal.

Moi, contrairement à certains, je l’embrasse le bilinguisme, je le trouve beau, je le trouve exotique, et surtout, je le trouve extrêmement positif. Je ne crains pas du tout la perte de notre français, j’applaudis plutôt l’interface entre un monde et deux langues. Ça donne à la ville une richesse et ça la rend unique en son genre. Nous pouvons en être fiers !

Il ne faut pas oublier que se rapprocher ne veut pas dire « disparaître ». Selon moi, c’est plutôt le contraire : c’est prendre notre place avec notre vision et nos aspirations.

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