Brexit, ou la montée d’une fracture populaire

Par Jessy Périé

51,9%. La majorité a parlé, plus de la moitié de la population britannique veut « leave » l’Union Européenne. Un suspense qui aura duré jusqu’au bout. Le soir du vote, jeudi 23 juin, les estimations annonçaient une victoire du « remain », du pour rester dans l’UE. Mais le lendemain matin, le Royaume-Uni s’est réveillé stupéfait, pro-Brexit compris, en apprenant que ça y est, il prenait la porte de la sortie après 43 ans d’adhésion. Mais ne pouvait-on vraiment pas s’attendre à cette issue ? Car au-delà de la polémique sur l’avenir de l’Europe, ce referendum révèle peut-être une protestation d’une toute autre nature.

On les a oubliés, ils se sont fait entendre

On les surnomme les « left behind ». Ils vivent dans les anciennes zones industrielles du nord de l’Angleterre, ou dans les campagnes reculées. Des citoyens modestes, des indigents qui ont vu leur source de revenu disparaître avec le déclin de l’industrie et notamment la décision de Margaret Thatcher de fermer les mines dans les années 80. Selon Evan O’Connell, vice-président de la section parisienne du Labour – le parti travailliste anglais – cette tranche de la population « vote aujourd’hui pour le Labour, mais ça n’est plus par conviction. Elle vote travailliste car elle ne veut pas voter pour les Tories ou les libéraux-démocrates, même si UKIP monte en force dans le nord de l’Angleterre ». Ces « left behind » ont été purement et simplement oubliés par le gouvernement britannique, et ce depuis des années. Il y a les Britanniques qui ont profité de la mondialisation, et il y a les autres. Ayant l’impression de ne plus être représentés nulle part, ces oubliés ont vu l’occasion dans ce referendum sur la sortie du Royaume-Uni de l’UE une occasion de se rappeler au bon souvenir de ses politiques. « Vote leave, take control », un slogan durant la campagne pour le « leave » qui a dû parler à tous ces citoyens en colère. Reprendre le contrôle. Mais les raisons de cette prise de position semblent loin, bien loin de Bruxelles.

Une division nationale grave et profonde

“Pendant la campagne du referendum, il y a eu un décrochage de la population sur les questions de l’Europe. On s’est alors concentré sur les questions nationales, comme l’état des services publics, mais principalement l’immigration », analyse Philippe Marlière, professeur de Sciences Politiques à l’University College de Londres. Le journal anglais The Guardian confirme cette observation, par un reportage effectué dans la ville de Barnsley, près de Sheffield dans le Yorkshire. À Barnsley, on a voté à 70 % des voix pour le Brexit. Une unanimité qui a suscité l’intérêt des journalistes, qui sont allés sonder la population en leur demandant les raisons de leur choix. La très grande majorité a répondu à cause de l’immigration. L’immigration non-européenne plus précisément. « Le plus ironique, c’est que le vote ne changera rien à l’immigration non-européenne », souligne Evan O’Connell dans une interview à Mediapart. Une ironie qui pourrait se traduire par une sévère méconnaissance des enjeux européens de la part de ces gens modestes. Sûrement. Les institutions européennes et leur fonctionnement sont connus et critiqués pour leur opacité, la société civile en général a l’impression de ne pas avoir droit de parole. Une non-transparence d’autant plus flagrante sûrement pour une tranche de population anglaise vivant dans des régions défavorisées et mises de côté, rendant l’intérêt pour les questions européennes quasi nul. Mais pas que. L’Europe et ses réformes nécessaires ne sont pas au centre des préoccupations. L’issue de ce referendum a surtout illustré les fractures du pays, la profonde division entre ces « left behind » et ceux qui ont embrassé la mondialisation et le néo-libéralisme. L’issue de ce referendum a surtout révélé la colère populaire, de la part de citoyens qui ne se considèrent plus comme représentés, comme entendus.

Le Royaume-Uni a donc choisi de s’isoler, de sortir de l’Union Européenne. Des questions économiques – le pays représentait une porte d’entrée en Europe pour beaucoup d’entreprises étrangères – ou financières  se posent – quid de la future place de la City ? – mais la plus importante sera sans doute la question sociale. La population anglaise regrettera sûrement son « non » à son principal partenaire en termes d’importation et d’exportation. Mais ce résultat est surtout l’expression d’une fracture grave, profonde, d’un repli sur soi et d’une montée du nationalisme qui devra être considéré plus sérieusement par les élites politiques.

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